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Notes de lecture 2014, Nouveautés

Note de lecture : « Discours sur la dette » (Thomas Sankara & Jean Ziegler)

Le discours visionnaire de Sankara, trois mois avant son assassinat en 1987.

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Discours sur la dette

Prononcé en 1987 à Addis-Abeba, au sommet de l’OUA, le « Discours sur la dette » de Thomas Sankara, dont on mentionnera plusieurs terribles éléments prémonitoires, trois mois avant son assassinat, bénéficie en 2014 d’une belle réédition chez les Bordelais d’Elytis, avec une précieuse préface de son ami Jean Ziegler.

Ces quinze pages très fortes, superbement documentées et mises en perspective par les trente-cinq pages de commentaires de Jean Ziegler, comptent certainement parmi les textes-clé permettant de comprendre à la fois un certain désespoir révolutionnaire en général, africain en particulier, et la logique terrible d’un néo-impérialisme qui, pour avoir su en partie voiler sa pratique, n’en reste pas moins presque aussi virulent aujourd’hui qu’en 1960 ou en 1983, au moment de la prise du pouvoir en Haute-Volta, alors renommée Burkina Faso, par Sankara, ses jeunes militaires militants et leurs alliés syndicalistes clandestins et officiels. Et ce ne sont pas les absurdes invitations « à entrer dans l’Histoire » proférées par des dirigeants occidentaux, qu’ils soient incultes, cyniques ou les deux à la fois, qui pourront dissimuler cette toujours tragique actualité.

« Nous estimons que la dette s’analyse d’abord de par ses origines. Les origines de la dette remontent aux origines du colonialisme. Ceux qui nous ont prêté de l’argent, ce sont ceux-là qui nous ont colonisés, ce sont les mêmes qui géraient nos États et nos économies, ce sont les colonisateurs qui endettaient l’Afrique auprès des bailleurs de fonds, leurs frères et leurs cousins. Nous étions étrangers à cette dette, nous ne pouvons donc pas la payer. La dette, c’est encore le néo-colonialisme où les colonisateurs se sont transformés en assistants techniques ; en fait, nous devrions dire en assassins techniques ; et ce sont eux qui nous ont proposé des sources de financement. Des bailleurs de fond, un terme que l’on emploie chaque jour comme s’il y avait des hommes dont le bâillement suffisait à créer le développement chez les autres ! Ces bailleurs de fond nous ont été conseillés, recommandés. On nous a présenté des montages financiers alléchants, des dossiers ; nous nous sommes endettés pour cinquante ans, soixante ans, même plus, c’est-à-dire que l’on nous a amenés à compromettre nos peuples pendant cinquante ans et plus. Mais la dette, sous sa forme actuelle, contrôlée, dominée par l’impérialisme, est une reconquête savamment organisée pour que l’Afrique, sa croissance, son développement obéisse à des paliers, à des normes qui nous sont totalement étrangères, faisant en sorte que chacun de nous devienne l’esclave financier, c’est-à-dire l’esclave tout court, de ceux qui ont eu l’opportunité, la ruse, la fourberie de placer les fonds chez nous avec l’obligation de rembourser. »

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Thomas Sankara

Les mots, souvent durs même s’ils sont teintés d’un formidable humour noir, de ce capitaine d’alors 38 ans, ayant réussi, à force d’énergie et d’abnégation, à faire davantage progresser le Burkina Faso, sur le fond, en quatre ans, qu’au cours des vingt-trois années précédentes, résonnent aussi d’une terrible prémonition lorsque leur auteur évoque le sort qui pourrait être réservé à ceux qui se lèvent pour protester là où cela peut faire mal à l’Occident, à savoir à son portefeuille (Jean Ziegler rappelant opportunément dans sa préface – moitié biographie résumée du leader burkinabé, moitié explication de texte sur les mécanismes de la dette financière internationale – qu’en 2012 le service de la dette des pays du Tiers Monde dépasse de près de 30 % l’aide publique au développement qu’ils « reçoivent » par ailleurs).

« Mais, Monsieur le Président, ce n’est pas ici de la provocation. Je voudrais que très sagement vous nous offriez des solutions. Je voudrais que notre conférence adopte la nécessité de dire très clairement que nous ne pouvons pas payer la dette. Non pas dans un esprit belliqueux ou belliciste. Ceci pour éviter que nous n’allions individuellement nous faire assassiner. Si le Burkina Faso tout seul refuse de payer la dette, je ne serai pas là à la prochaine conférence. »

Avec beaucoup d’émotion et de rage contenue, Jean Ziegler peut ainsi conclure :

« Le discours sur la dette de Thomas Sankara délivré aux chefs d’État africains à Addis-Abeba en 1987 est un chef-d’œuvre de lucidité et de courage, d’intuitions fulgurantes et de vérité analytique. Moins de trois mois plus tard, son auteur et onze de ses compagnons furent exécutés à la mitraillette dans une maison de l’Enclos de l’Entente à Ouagadougou. Thomas Sankara a payé de sa vie son discours visionnaire sur la dette. »

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Jean Ziegler

À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

Discussion

Rétroliens/Pings

  1. Pingback: Thomas Sankara & Jean Ziegler, Discours sur la dette | caféanim - 19 septembre 2015

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