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Notes de lecture 2014

Note de lecture : « Les batailles décisives du monde occidental » (J.F.C. Fuller)

Une somme historique souvent sur-cotée, très inégale, et truffée d’idéologie plutôt moisie.

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Publié en deux volumes en 1939-1940, largement revu et augmenté pour l’édition « définitive » en trois volumes de 1954-1956, traduit en français en 1980-1983 par Michelle Herpe-Voslinsky chez Berger-Levrault, dans la collection Stratégies alors dirigée par Gérard Chaliand, cet ouvrage à vocation monumentale se voulait la somme du savoir-faire d’historien militaire autodidacte de J.F.C Fuller.

Connu avant tout pour avoir créé et dirigé le Tank Corps britannique lors de la première guerre mondiale, puis pour avoir été un visionnaire iconoclaste de l’emploi massif des chars de combat dans l’entre-deux-guerres, largement rejeté par l’état-major de l’époque (un peu à la manière de Basil Liddell-Hart), mais fort apprécié et reconnu par la Wehrmacht, et par Heinz Guderian au premier chef, ce militaire germanophile à l’extrême, se distinguera aussi hélas par son engagement intense aux côtés d’Oswald Mosley et du mouvement fasciste britannique à partir de 1933.

Souvent considéré comme un ouvrage majeur d’histoire militaire, ce travail ne me semble guère à la hauteur de sa réputation, et la préface enthousiaste de Gérard Chaliand, habituellement inspiré, en introduction à l’ensemble des trois tomes, me semble davantage refléter le « service commandé » du directeur de collection que l’appréciation « objective » de l’analyste réputé des conflits et des guerres.

Le récit de J.F.C. Fuller n’apparaît en effet que faiblement analytique, se contentant trop souvent de narrer des faits (en n’hésitant pas à amonceler, comme un historien des siècles passés, les détails plutôt inutiles concernant les ordres de bataille, les anecdotes plus ou moins croustillantes, voire les méandres dynastiques de tel ou tel peuple) sans y apporter beaucoup de recul ou de touche personnelle, à part en quelques trop rares occasions (que je signalerai toutefois à propos de chacun des trois tomes), et hélas lors de quelques pénibles digressions idéologiques, notamment en termes de germanophilie outrancière, d’antisémitisme (concernant aussi bien les Juifs que les Musulmans) ne cherchant même pas à se déguiser, et de détestation viscérale de la horde asiatique, tout particulièrement dans son incarnation soviétique, qui pollue presque la moitié du dernier tome en une longue et lourde diatribe.


 

 

Les batailles décisives 1

Le premier tome s’étend de la Grèce antique à la chute de Constantinople. Les batailles antiques retenues pour un traitement « en détail » par J.F.C Fuller sont Salamine et Platée (480 et 479 av. J.C.), Arbèles (331 av. J.C.), le Métaure (207 av. J.C.) et Zama (202 av. J.C.), et enfin le Teutoburger Wald (9 apr. J.C.). Le principal reproche que l’on peut sans doute faire à l’auteur sur ces « grands classiques » de l’histoire militaire, en évitant autant que possible d’y projeter des avancées d’historiographie récente, concerne surtout le méli-mélo de sources littéraires et de commentaires qu’il met en œuvre pour aboutir à des visions curieusement « romancées » de ces affrontements, comme s’il succombait lui-même au charme épique des chantres de l’époque, se plaisant à citer copieusement Homère, Hérodote,  ou Xénophon, par exemple, relatant des faits manifestement faux ou exagérés en leur donnant quasiment le même poids que certaines recherches historiques sérieuses connues dès 1930, et réduisant la part d’analyse proprement militaire à une portion relativement congrue.

Dès les « études » de ces batailles, on voit poindre deux constantes idéologiques qui irriguent l’ensemble des trois tomes : une mythification résolue d’un « fait européen » dont la substance est pour le moins discutable, et une précoce construction intellectuelle d’un choc des civilisations entre Europe et Asie (la lecture des affrontements entre Grecs et Perses, notamment, est particulièrement caricaturale dans cette dimension).

Poursuivant avec le Moyen Âge, en proposant une vision de la bataille des Champs Catalauniques (451 apr. J.C.) qui a été largement abandonnée depuis (avec une description des Huns qui rappelle davantage – déjà – une affiche de propagande anti-soviétique des années 1940 qu’un travail d’historien), J.F.C. Fuller écarte d’un revers de main rapide l’Islam comme l’Empire byzantin, renvoyant les deux dos à dos dans son étude du premier grand siège de Constantinople (717) et encensant le Germain qui sommeille dans le Franc à propos de la bataille de Poitiers (732), avant de livrer, enfin, une description sans originalité mais solide de la bataille d’Hastings (1066), puis de nous offrir une intéressante lecture britannique de la guerre de Cent Ans, dont les forces françaises ne sortent clairement et fort logiquement pas grandies, avec pour points d’orgue le combats de L’Ecluse (1340), de Crécy (1346) et la levée du siège d’Orléans (1429), pour conclure ce premier tome avec la chute de Constantinople (1453), dans le récit de laquelle l’auteur insiste davantage sur le rôle social et politique délétère – à son avis – de l’église orthodoxe, que sur les menées séculaires des Gênois ou des Vénitiens à l’encontre de Byzance.


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Les batailles décisives 2

Attaquant le deuxième tome (de la Renaissance à Waterloo) par le siège de Malaga (1487) et la conquête de Grenade (1492), J.F.C. Fuller se dévoile au détour de l’une de ses conclusions enflammées, comme rarement jusqu’alors :

« Rien ne pouvait plus maintenant détourner de son cours l’intolérance engendrée par le nationalisme triomphant : il lui fallait non seulement un Dieu unique et une seule monarchie, mais aussi une seule race. Les persécutions auraient sans doute pu être contenues, sans la menace ottomane qui pesait sur la chrétienté, et si, après la conquête, les Maures ne s’étaient pas retirés nombreux au Maroc pour exciter les pirates barbaresques. Mais il ne devait pas en être ainsi. Les raids de plus en plus fréquents des Algériens pour se procurer des esclaves et du butin nourrissaient l’intolérance. Les Maures d’Espagne, conquis ou non, demeuraient un danger permanent, comme le fait remarquer Louis Bertrand. S’ils étaient restés, écrit-il, « la péninsule, avec ses Maures et ses juifs inassimilables, n’aurait été qu’un territoire de transit, comme les pays du Levant le sont encore aujourd’hui ; un pays hybride, sans unité, sans personnalité. L’Europe aurait eu ses « Levantins » comme l’Asie. L’Espagne serait devenue l’un de ces pays bâtards qui ne subsistent qu’en se laissant partager et exploiter par des étrangers, et n’ont ni art, ni pensée, ni civilisation qui leur soit propre. » Quelque cruelle qu’ait été finalement l’expulsion des Maures, elle était inévitable : c’était un cri du sang, de la race, un besoin impérieux. »

Il faudra attendre le troisième tome et les considérations politiques de J.F.C. Fuller sur les erreurs de Roosevelt pour retrouver une telle bouffée non maîtrisée de racisme et d’antisémitisme chez le digne instructeur britannique… Le chapitre consacré à la défaite de l’Invincible Armada (1588) survient ensuite, et surprend par la légèreté avec laquelle l’auteur traite de questions navales qu’il ne semble pas particulièrement maîtriser (alors même qu’il est beaucoup plus convaincant, quelques centaines de pages plus tard, pour évoquer la marine britannique de l’époque napoléonienne), tout en offrant l’un des récits les plus fastidieux à force de détails inutiles depuis le début de son entreprise. Utilisant les batailles de Breitenfeld (1631) et de Lützen (1632) pour évoquer le déchirement religieux de l’Europe, l’historien se fait plus efficace, réussissant plutôt bien à dégager la spécificité du Suédois Gustave-Adolphe, révolutionnaire dans son époque, par bien des aspects, capitalisant sur des apports techniques pourtant déjà disponibles pour toutes les armées en leur donnant sens par de nouvelles méthodes de commandement et par des modifications tactiques tenant enfin réellement compte massivement de l’apport des armements nouveaux.

Les batailles de Rossbach et de Leuthen (1757) donnent à J.F.C Fuller l’occasion de témoigner une première fois en grandeur réelle de toute son admiration pour la Prusse, ici celle de Frédéric le Grand, avant de plonger dans la Révolution française et la manière dont elle devait transformer durablement la dimension sociale et politique de la guerre, à travers une belle étude détaillée de la bataille de Valmy (1792), puis des guerres de l’Empire (dans le récit desquelles transparaît une fascination indéniable pour la personne de Napoléon), avec l’analyse fine de Trafalgar (1805), Leipzig (1813) et Waterloo (1815).


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Les batailles décisives 3

Le troisième et dernier tome surprend tout de même d’emblée en négligeant totalement la guerre civile américaine (pourtant à la fois décisive « pour le monde occidental » et pour l’évolution de l’art de la guerre), pour consacrer un développement hélas fastidieux et embrouillé à la bataille de Sedan (1870), avant de plonger dans la première guerre mondiale, dont J.F.C. Fuller fut lui-même un acteur significatif, même si ce fut à un grade relativement subalterne. La bataille de la Marne (1914) et celle de Tannenberg (1914) sont bien étudiées, leurs répercussions stratégiques comme leurs tenants et aboutissants étant analysés de manière très convaincante, tandis que seule la bataille d’Amiens (1918), premier engagement massif de chars de combat, trouve ensuite – et pour cause (puisque qu’elle constitua le premier test grandeur nature de ses conceptions personnelles) – intérêt aux yeux de l’auteur.

Il était très intéressant de consacrer un chapitre à la bataille soviéto-polonaise de Varsovie (1920), mais l’historien gâche la matière en y multipliant les laborieuses listes d’ordres de bataille sans réel intérêt pour le propos.

Concernant la deuxième guerre mondiale, seules les batailles de Moscou (1941), Stalingrad (1942) et de Normandie (1944) semblent avoir mérité une analyse un tant soit peu détaillée, mais l’essentiel du propos, parfois pertinent, parfois très banal, parfois même singulièrement aveugle, se perd dans une gigantesque diatribe à ramifications, dont la charpente est celle de l’aveuglement de Roosevelt, manipulé par les juifs, offrant l’Europe sur un plateau au diable asiatique Staline, après avoir surestimé largement, du fait de la propagande juive à nouveau, le tort réel qu’infligeait l’Allemagne à l’Europe…

« Cette confiance aveugle dans les intentions de la Russie ne peut s’expliquer que par le fait que Roosevelt et Churchill ignoraient tout de son histoire, ou par l’état de transe dans lequel les avait mis leur propagande prosoviétique. Depuis deux cents ans, la Russie frappait à la porte de l’Europe, et depuis plus d’un siècle, des hommes d’État et des historiens de renom avaient mis en garde les peuples d’Europe contre ses desseins. Il est très intéressant de se reporter à ce qu’ils disaient, non seulement parce que les suites de la guerre montrent à quel point ils avaient raison, mais aussi parce que l’avenir prend sa source dans le présent.
Ce qu’ils reconnaissaient, c’est que la Russie n’a jamais appartenu à l’Europe ; sa civilisation ne doit rien à la culture latine ; elle n’a jamais participé aux Croisades, ni à la Renaissance, à la Réforme et à la guerre de Trente Ans, et elle n’a pas été touchée par la découverte du Nouveau Monde et la Révolution française. Depuis la bataille de Poltava, les Moscovites ont été pour les Européens les « Turcs du Nord » – le fer de lance de la menace asiatique en Europe. »

Le plaidoyer final de J.F.C. Fuller, entièrement écrit à l’occasion de l’édition complète de 1954-1956, idéologise ainsi au plus haut point le corps de bataille historique alors conduit par son ami Basil Liddell-Hart (avec son fameux travail semi-fictionnel, aux réponses par avance suggérées à ses interlocuteurs : « Les généraux allemands parlent »), d’une part, et par les généraux allemands eux-mêmes, d’autre part, – avec notamment Von Manstein en pointe, et ses « Victoires perdues », et Paul Carell, l’ancien responsable de la propagande pour la revue militaire « Signal » sous le nom de Paul Karl Schmidt, nazi dès 1931, SS dès 1938, aux commandes de la vulgarisation – pour réhabiliter la Wehrmacht, rejeter toute l’éventuelle faute nazie sur Hitler et quelques civils, afin de raviver la flamme allemande face à la menace des Huns et des Mongols soviétiques.

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JFC Fuller

À propos de Hugues

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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