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Notes de lecture 2014, Nouveautés

Note de lecture : « La neige noire d’Oslo » (Luigi Di Ruscio)

Monologue autobiographique d’une éclatante poésie, mêlant intimement le sol de l’usine, le quotidien familial et la grande socio-politique.

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La neige noire d'Oslo

Publiée en 2010, traduite en français en 2014 par Muriel Morelli aux éditions Anacharsis, cette ultime œuvre en prose du singulier poète italien Luigi Di Ruscio, décédé en 2011, s’offre comme un récit de vie unique, mêlant savamment, sous son air totalement débridé, souvenirs, diatribes discrètes ou enflammées, propos intimes, déclarations solennisantes et néanmoins amusées, paradoxes du quotidien, considérations politiques, bribes sauvages de poésie, en un incroyable monologue intérieur ne répugnant pas, au contraire, à l’usage disrupteur du coq-à-l’-âne et de la répétition lancinante.

Ce communiste radical, émigré en Norvège de 1957 à sa mort, classé – parce que la taxonomie reste une marotte critique difficile à dissoudre – parmi les néo-réalistes, sait s’emparer de la matière poétique paradoxale qui l’environne, chutes d’acier ou résultats de tréfilage, comme un François Bon à ses débuts, dans « Temps machine » tout particulièrement, pour y mêler, en un maquis exubérant et joliment retors, sa vie quotidienne et ses opinions politiques, et aboutir à un édifice imposant, tout au long, sous son aspect de simplicité intime.

En relisant, tout à coup, tel ou tel paragraphe avec délectation, tant le choc des mots y distille une fenêtre vers un inconnu pourtant tout proche, une évidence laissée sur le bureau aux yeux de toutes et de tous, le choc poétique de cette prose torrentielle s’impose au lecteur.

« C’était la déstalinisation et l’insurrection de Hongrie, les chars d’assaut tirent sur les ouvriers et me voilà, en plus de toutes les privations, sans parti, pas le moindre travail en vue, mes poésies avaient fait de moi un véritable « sujet de moquerie et de récréation », nous étions au bord de l’effondrement et j’étais prêt à commettre n’importe quel délit pour aller en prison où j’aurais pu enfin écrire en paix, un bon coup de marteau dans les vitrines du Corso, des armées d’Italiques émigraient vers tous les coins du monde et il aurait été étrange que parmi tous ces gens un poète de Fermo n’émigrât lui aussi, dans une usine métallurgique. »

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« J’ai compris très tôt que si j’allais probablement réussir en tant que poète j’aurais été incapable de faire un métier intellectuel, j’ai donc fait en sorte de gagner ma vie comme ouvrier métallurgiste, conscient que la poésie ne m’apporterait pas un sou et qu’avec ma poésie je risquais en plus de prendre des coups. Mais avant tout, notre poète soussigné est persuadé que s’il va contre sa conscience, c’est-à-dire s’il écrit dans le sens contraire à sa conscience, il fera une chute dans les escaliers, il sera jeté sous le tram quotidien, il sera cocufié par sa conjointe et l’amant présumé me cassera la gueule, je serai envahi par les morpions canins et harcelé par le fameux moustique-tigre, j’aurai d’incessantes insomnies, les chats me grifferont sans parler de l’acharnement des chiens tandis qu’à mon insu et par erreur mon médecin traitant me fera boire de l’arsenic. »

« Dans les anthologies qui avaient inclus mes poésies je voyais une sorte de résurrection du soussigné, bientôt sera publiée l’extraordinaire anthologie d’Antonio Porta dans laquelle j’aurai l’honneur de représenter la civilisation industrielle, et je passais en revue mes petites nomenclatures : Pince, pincettes, tréfileuse, élévatrice, les chaînes, la rouille, la cruauté des plâtres, les gants de cuir, le front brûlant, le badge, l’horloge centésimale de pointage, on ne m’autorise à aller au cabinet que deux fois par jour, le reste du temps j’urine dans une boîte de conserve vide, et puis la fiche de paye à laquelle on ne pige rien, prime de rendement et pourcentages incalculables, il faudrait un expert-comptable pour se retrouver dans ce bordel, et puis le coup de barre, le mal au dos, les ongles cassés, les pertes d’huile soudaines et les fils emmêlés, le Christ parmi les maçons, micromillimètres, la fumée, trop fumer, communistes et camionneurs, poussière  à gogo et glaires grises, les yeux rougis par toutes les cornes que tu m’as mises, parfois d’illustres visiteurs viennent nous étudier et quand je sortais de l’atelier à la fin du dernier roulement, je me disais : Je vais enfin revoir les étoiles mais je ne voyais qu’une coupole noire et sans étoiles, il faut marcher longtemps, très loin des réverbères des villes, et si tu as de la chance tu les reverras toutes, les étoiles de ton enfance, même les étoiles filantes, et malgré tout j’étais content de moi. »

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di-ruscio

À propos de Hugues

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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