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Notes de lecture 2014

Note de lecture : « La révolution militaire napoléonienne – 1 – Les manœuvres » (Stéphane Béraud)

Une lecture légèrement sur-pédagogique mais au total lumineuse de l’aspect systémique de la manœuvre napoléonienne.

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Publié en 2007 chez Bernard Giovanangeli Éditeur, le premier tome du monumental travail de l’historien militaire Stéphane Béraud, au titre et au projet bien tentants, tient une grande partie de ses promesses, mais sans doute pas toutes.

Si le texte est tout à fait accessible au lecteur profane, par sa clarté pédagogique, la qualité de ses cartes et la pertinence de ses encadrés détaillant telle ou telle notion, il demande tout de même une certaine familiarité avec l’imbrication des niveaux de l’art de la guerre (tactique – opérationnel / opératif – stratégique – « grand stratégique »), alors même que les frontières entre ces niveaux varient encore significativement aujourd’hui selon les auteurs et les écoles de recherche et de pensée.

Plaçant résolument son travail dans le corpus en voie de canonisation des « révolutions militaires », l’auteur intègre brillamment en préambule l’ensemble social, technique et pratique hérité de la Révolution et des évolutions déjà perceptibles dans la « guerre en dentelles » à partir de 1745-1750, pour proposer, après d’autres bien entendu, une lecture systémique de l’art de la guerre napoléonien, et une convaincante qualification de celui-ci comme « proto-art opératif » (même si, aujourd’hui encore, il reste délicat, parmi les spécialistes et les chercheurs, de qualifier avec exactitude incontestée la nature de cet art opératif).

Ce premier tome, consacré à la manœuvre, est donc éminemment stratégico-opératif (même s’il consacre de longs développements à des aspects relevant sans doute davantage de la théorie de la décision et de l’organisation logistique), alors que le deuxième tome (« Les batailles », paru en 2013) devrait logiquement être centré sur la tactique, et que le troisième, en préparation, laisse deviner qu’il traitera davantage de « grande stratégie » (« Surexpansion »).

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La manœuvre d’Ulm (1805).

En analysant longuement et finement, à plusieurs reprises et à l’appui de chaque propos, les campagnes de 1805 (Ulm / Austerlitz), de 1806 (Auerstadt / Iena) et 1807 (Eylau / Friedland), l’auteur met soigneusement en évidence que la clé de l’ensemble, longuement détaillée dans la première partie, apparaît bien être la création du corps d’armée « autonome », composante essentielle de cette révolution militaire, qui prolonge et amplifie de manière spectaculaire et soigneusement pesée le travail de Carnot sur les armées révolutionnaires françaises, clé qui autorise, sous condition de coordination relativement étroite (le vrai risque demeurant jusqu’au bout la rupture ou le retard de la communication entre corps), une souplesse opérative et une manœuvre multivariée que les armées des Coalisés vont être longtemps incapables de reproduire.

En revanche, lorsque le mécanisme aura été compris et assimilé par l’adversaire, une partie des vertus des si fameuses « manœuvre sur les arrières » et « manœuvre en position centrale » sera émoussée, car les généraux des Coalisés, même objectivement moins « brillants » que Napoléon, le seront suffisamment pour exploiter la part de stéréotype dans la recette, et tirant parti de réformes structurelles entreprises à partir de 1809-1811, la déjouer assez souvent (ce que l’auteur nous montre – sans toutefois s’attaquer suffisamment à cette notion de « combat entre esprits et entre anticipations rationnelles » – en analysant parfaitement des situations tirées de 1813 en Allemagne, de 1814 en France et de 1815 en Belgique). L’exemple le plus frappant (et cuisant) de ce point majeur étant sans doute le changement soudain de sa ligne d’opérations (communications + approvisionnements) opéré par Blücher juste avant Waterloo, décision qui, à l’insu de Napoléon, le rapproche mécaniquement de Wellington au lieu de l’en éloigner, contrairement à ce qui était attendu et espéré de la poursuite opérée par Grouchy.

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La campagne de 1806 : le moment Iena (consulter les excellentes pages du Forum de la Guerre : http://www.strategietotale.com/forum

Parallèlement au travail sur le corps d’armée comme moteur opératif, l’auteur détaille avec brio la révolution logistique conduite à l’époque – modification du rôle des centres d’opérations et des trains des équipages (sans révolution technique, en attendant le chemin de fer), la révolution informationnelle – rigueur extrême dans l’utilisation des messagers, insistance permanente sur la qualité de l’éclairage et du renseignement opérationnel, usage volontariste de la désinformation et de la « maskirovka » avant la lettre, rôle du télégraphe Chappe (en attendant le télégraphe électrique) -, et de l’adaptabilité dans le détail : le soin apporté par Napoléon à recomposer chaque fois que possible ses unités en fonction des missions assignées – ou à ne concevoir autant que possible que des missions correspondant aux unités disponibles -, et à nuancer ses ordres rigoureux en fonction des qualités de ses subordonnés (davantage d’autonomie et de confiance dans l’intelligence de Davout ou de Lannes, notamment, beaucoup moins pour ses autres chefs de corps), semble également trancher avec la pratique de ses homologues étrangers à l’époque.

Stéphane Béraud égratigne au passage Clausewitz (qui, d’après lui, comprend mal en réalité la nature de la bataille recherchée par Napoléon, et surdimensionne la notion de « bataille d’anéantissement » ou de « bataille décisive » au détriment de l’art de l’enchaînement opératif) et rappelle, dans la lignée de ses travaux sur la campagne d’Italie de 1796-1797, l’importance extrême de la géographie, de la topographie et de la qualité humaine : quelle que soit la part d’abstraction conceptuelle dans la conception d’une manœuvre, la guerre reste un art terriblement concret, sur du vrai terrain avec de vrais combattants.

Les quelques longueurs de l’ouvrage (assorties de répétitions parfois pénibles, ou nettement sur-pédagogiques) concernent les aspects organisationnels (la composition détaillée des unités, des parcs ou des trains est fastidieuse et guère utile au propos d’ensemble) et décisionnels (l’insistance permanente sur le charisme et sur le génie propre du commandant en chef – Napoléon – finit presque par desservir les parties les plus brillantes des démonstrations entreprises).

Malgré ces défauts somme toute mineurs, ce travail est précieux pour l’amateur d’histoire militaire, bien entendu, mais aussi pour toute personne cherchant à mieux élucider comment, en fonction de moyens disponibles et d’une intention aussi claire que possible, il s’agit de « faire manœuvre » et de « faire stratégie opérationnelle ».

À propos de Hugues

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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