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Notes de lecture 2014

Note de lecture : « Des fleurs pour les héros » (Anthony Phelps)

Le roman poétique de la désintégration cellulaire provoquée par les macoutes de Duvalier.

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Des fleurs pour le héros

Publié en 1973 sous le titre de « Moins l’infini », réédité récemment au Temps des Cerises (décidément précieux dans ce travail de redécouverte d’une grande littérature engagée, à Haïti comme ailleurs) en tant que « Des fleurs pour les héros », le premier roman du grand poète haïtien Anthony Phelps propose une composition lancinante mettant en scène une poignée de poètes, d’intellectuels et d’opposants au régime de Duvalier, dont l’année 1964 marque un raidissement mortifère et l’introduction de la présidence « à vie ».

Confrontés à la répression des tontons macoutes, les opposants, qu’ils soient organisés, notamment au sein du P.E.P., ou discrets électrons libres comme de nombreux universitaires ou littérateurs, perdent progressivement pied, se déchirent trop souvent entre eux quant aux moyens de lutte à adopter, se replient sur eux-mêmes, individuellement, fuient à l’étranger, avec ou sans mauvaise conscience, ou encore entrent dans une phase d’irréalité, où le langage perd son sens tandis que le corps tremble malgré lui lorsque se multiplient disparitions, enlèvements, tortures, viols, assassinats et incendies sauvages, instaurant pour longtemps le régime de la peur totale, si bien décrit par ailleurs, d’un tout autre angle, par Kettly Mars dans son « Saisons sauvages » de 2010.

Dans sa langue merveilleuse, alternant précision entomologique et rêverie poétique au bord de la désincarnation, Anthony Phelps s’attache plus particulièrement à un petit groupe initialement uni autour de Marco et de Paula, activistes amoureux que le régime broyera de différentes manières, provoquant peu à peu une profonde déréalisation chez chacun, en proie à ses démons intérieurs face à l’indicible et à ses oripeaux bien trop réels. Entre vanité de l’engagement lorsque la mort est davantage qu’une lointaine possibilité et résignation dans l’exil intérieur ou extérieur, une rageuse et poétique méditation sur la possibilité de la résistance à l’horreur qui désintègre l’être intime et les solidarités trop fragiles.

La préface d’Yves Chemla, dont on apprécie toujours autant la passion et la parfaite connaissance de l’histoire et de la réalité haïtienne, est ici particulièrement précieuse et lumineuse, pour mieux apprécier ce texte de flamme d’heures parmi les plus sombres d’Haïti.

Tontons macoutes en patrouille

« Bientôt, ce sera le carnaval et ces gradins de fer seront pris d’assaut par une foule bariolée et joyeuse, l’air résonnera du son entraînant des tambours et les meilleurs méringues carnavalesques monteront des hauts-parleurs. La place du Champ de Mars sera grouillante de masques. Les tresseuses de rubans feront démonstration d’habileté et de grâce. Elles saisiront l’extrémité des rubans de couleur accrochés au sommet d’un grand mât et exécuteront, en s’entrecroisant, les figures d’une danse spectaculaire qui, peu à peu, tissera autour de la tige de bois un long fourreau multicolore. Les voici maintenant qui s’arrêtent. Leurs jupes chatoient dans le soleil. Elles font la révérence, puis se relèvent, se démêlent, se défaufilent, défaisant le fourreau avec une lenteur calculée et, finalement, dénudent la tige sous les applaudissements de la petite fille émerveillée, appuyée des coudes sur la tête de son père. Pour dix centimes, les lamayòt, porteurs de boîtes à surprises, te laissent voir le secret de ces coffrets qu’ils trimbalent en bandoulière et les marchands de sucreries font inlassablement tinter leurs clochettes, se rappelant à l’attention de ces spectateurs trop occupés à applaudir le Roi ou la Reine du carnaval. Et ce que disent ces clochettes est tentant. « Papa, je veux un pirouli. Papa, je veux un pirouli. » C’était l’époque lointaine où, fillette juchée sur les épaules de son père, elle osait taquiner ce vilain masque armé d’un grand coutelas et qui, un sac chargé d’enfants en papier mâché sur l’épaule, personnifiait le Tonton Macoute, la terreur des gosses, l’Ogre de la légende haïtienne. Par-dessus la tête de son père, et forte de sa protection, elle osait même lui crier d’une voix aiguë, joyeuse, mais pas tout à fait rassurée : « Tonton macoute, m’pa pé ou ! Je ne te crains pas, Tonton macoute, je suis une enfant sage et tu ne m’auras pas pour ton souper. » Mais la fillette avait grandi et le carnaval, installé à demeure dans le pays, était devenu ubuesque. La musique n’était plus la même. Il n’y avait plus de Reine souriante ni de Roi bon enfant. Les diables-pour-rire, la famille des grosses têtes et des jambes de bois, les chars et les camions avaient été remplacés par un criard défilé de tontons macoutes armés jusqu’aux dents et, dominant la parade, coiffant le pays tout entier, trônait le maître-Ogre, l’unique instigateur de ce carnaval de déments ; veillait le chef spirituel, le régénérateur, l’ À-Vie. À privatif, murmura-t-elle en s’éloignant de la faculté d’Ethnologie. Le sablier qui empiétait sur le trottoir portait la trace de son passage en vert et blanc. »

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Anthony Phelps

À propos de Hugues

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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