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Notes de lecture 2014, Nouveautés

Note de lecture : « Delirium » (Philippe Druillet)

La captivante et émouvante autobiographie du père de Lone Sloane et de Vuzz.

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Delirium

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Publiée en janvier 2014 aux Arènes, cette autobiographie de l’immense Philippe Druillet, composée par David Alliot à partir des entretiens réalisés avec le créateur de Lone Sloane, est à la fois captivante et émouvante.

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Captivante, car Philippe Druillet, malgré les méandres risqués de la mémoire, ce dont il s’excuse, raconte magnifiquement l’enfance et l’adolescence d’un vrai pauvre, honteux et peu cultivé, mais fier et rebelle, s’échappant tôt vers le dessin et le « mauvais genre » que fut (et qu’est toujours encore un peu) la science-fiction, pour devenir, à la force du rotring et de la « rage en d’dans, cette rage qu’en naissant le diable t’a offert », comme dit Jacques Higelin, l’un des plus grands artistes contemporains, portant parmi les premiers le « neuvième art » vers une reconnaissance mondiale, hors des cercles enfantins et dévalorisés où le bon goût voulait la confiner, effaçant en pionnier les frontières entre dessinateur et artiste « tout court », comme en témoignèrent ses précoces expositions de toiles originales et la première vente aux enchères d’œuvres d’un auteur de BD vivant qu’il réalisa.

« Être concierge à cette époque, et dans ce quartier, ce n’était pas une sinécure. Les gens de l’immeuble étaient odieux avec ma grand-mère. La nuit, les gens entraient en criant leur nom. Ma grand-mère se levait pour vérifier. Parfois, les gens entraient dans la loge sans frapper et l’engueulaient : « N’oubliez pas de monter le courrier sans tarder ! » Et ma grand-mère de répondre, toute penaude : « Mais il n’y a pas de courrier aujourd’hui, monsieur. » J’assistais à la scène. Ils l’humiliaient. Ils nous humiliaient. Souvent, je montais les étages avec elle pour distribuer le courrier. La vie était dure, mais elle m’aimait, et je l’aimais aussi. »

Lone_Sloane

Lone Sloane

Captivante, car le père de Lone Sloane, de Vuzz, de la sublime adaptation du « Salammbô » de Flaubert ou de celle, pour Josée Dayan, des « Rois maudits » de Maurice Druon, s’attaque aussi, même si cela lui est objectivement difficile, à tenter d’identifier les élans créateurs ressentis, leurs sources, leurs enchaînements, leurs échappées, leurs contradictions aussi.

« Je me mets à rêver de bandes dessinées qui n’existaient pas. J’avais une perception, et j’étais persuadé que je n’étais pas le seul. Il devait bien y avoir d’autres personnes qui rêvaient comme moi dans ce monde de fous. Toute une génération d’assoiffés. Mais à cette époque, cela ne passait pas. Le vieux monde bloquait tout. On était le pays de Proust et de Jean-Paul Sartre. Il faudra attendre Mai 68 pour que les choses changent. »

Captivante enfin, et c’est loin d’être uniquement anecdotique, par les portraits dressés au passage des grandes figures du vrai et du faux underground français des années 1960-1980, dont certains sortent nettement grandis (le respect profond pour René Goscinny, l’amitié admirative pour Jean-Pierre Dionnet, pour ne citer que deux bons génies essentiels de sa vie), d’autres beaucoup moins (les mesquineries trop fréquentes d’un Jean Giraud alias Moebius, les ambiguïtés sans nombre d’un Jean-François Bizot, pour ne citer que deux personnages-clé égratignés ici, sans malice toutefois).

Émouvante, car le livre s’ouvre et se ferme sur une fêlure originelle d’une puissance peu commune, celle de la honte sans bornes d’avoir été le fils d’un fonctionnaire de police résolument d’extrême-droite, allé jusqu’au bout dans son domaine, et d’une docile assistante qui épousait totalement ces convictions.

« Mon nom est Druillet. Mon prénom est Philippe. Je suis né à Toulouse le 28 juin 1944 dans des circonstances particulières et dans une famille qui ne l’était pas moins. Mon père, Victor Druillet, était un fasciste convaincu. De 1936 à 1939, il a fait la guerre d’Espagne aux côtés des franquistes. Au moment de ma naissance, il était responsable de la Milice dans le Gers. Ma mère, Denise Druillet, née Faustin, était responsable administrative dans cette même organisation et partageait l’engagement idéologique de son mari. En août 1944, bébé en bandoulière, ils se sont enfuis, direction l’Allemagne. A Sigmaringen d’abord, puis en Espagne, qu’ils ont réussi à gagner par un miracle que je m’explique toujours pas. Dans la furie de la Libération, mes deux parents ont été condamnés à mort par contumace. Au moment du verdict, ils étaient à l’abri, de l’autre côté de la frontière. Accueillis à bras ouverts par Franco et ses sbires (…).
La voilà mon histoire. La voilà ma famille. La voilà ma jeunesse. Depuis plus de soixante ans, je vis avec les fantômes d’un passé qui me révulse. Depuis des années je dois affronter cette famille qui me hante chaque jour un peu plus. Aujourd’hui, j’ai décidé de tout envoyer valser. De tout ouvrir. De ne plus rien cacher. »

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druillet-salambo

Salammbô

Émouvante, parce qu’il y a tout au long de ce récit de vie un homme qui lutte, contre ses démons, contre son tempérament entier, contre ses emportements (il ironise volontiers, lui-même, sur ses célèbres coups de gueule et ses colères homériques, si épuisantes pour une partie de son entourage professionnel), contre les addictions inévitables mais risquant de tarir la source de son art, contre le sort et l’incurie, aussi, qui emportent trop tôt le premier amour de sa vie.

Émouvante, par ce que l’on perçoit en permanence, derrière l’artiste iconoclaste et décidé, tout en célébrant ses pères spirituels en dessin et ses sources d’inspiration, à aller là où nul n’est jamais allé avant lui, de l’enfant et de l’adolescent, luttant, dès la réalité de l’héritage familial assimilé, avec un profond sentiment de revanche et de « ne pas être comme eux », jamais, quel que puisse en être le prix.

La belle lucidité d’un homme de soixante-dix ans au parcours peu commun et à l’imagination foisonnante hors normes.

Pour acheter le livre chez Charybde, c’est ici.

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Philippe Druillet

Photographie © PHOTO SO

À propos de Hugues

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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