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Notes de lecture 2014

Note de lecture : « L’ombre des forêts » (Jean-Pierre Martinet)

Le choc tragique des âmes pauvres, vaincues, en peine, en douce folie, en absence de salut.

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L'ombre des forêts

Publié en 1987 à la Table Ronde, le quatrième roman de Jean-Pierre Martinet, auteur « maudit », magnifiquement mis en avant, tout récemment par l’excellente revue « Le Chant du Monstre » dans son troisième numéro, est le dernier paru de son vivant, six ans avant sa mort solitaire à Libourne, sa ville natale où il passa également la fin de sa vie.

Dans la petite ville de Rowena, un romancier raté, modeste rentier, rendu doucement fou par l’insuccès et la solitude, côtoie sans jamais la croiser réellement sa nouvelle domestique, âgée, blanchie sous le harnais, et réduite progressivement à des pensées et à des actes réflexes, rencontre sans pouvoir comprendre un clochard décati à l’illusoire noblesse ducale, fantasme un instant sur une schizophrène, broyée par la Shoah, habitant un hôtel borgne dont le personnel l’abuse quotidiennement.

Dans « L’ombre des forêts » de Jean-Pierre Martinet, nul salut et nulle rémission : les vaincus de la vie, pauvres, malades, fous, déchus, se voient sans se reconnaître, esquissent des pensées, des paroles ou des gestes, de sympathie ou de tendresse, qui jamais n’aboutissent, et finissent par se déchirer entre eux, sous le regard vide, condescendant ou vaguement amusé des autres, ceux qui croient s’en sortir. Encore plus beckettien qu’une pièce de Beckett, parvenant à construire la poésie impensable d’un pessimisme radical, ce roman, qui résonne par moments, dans un registre certainement moins caustique et politique, mais tout aussi poignant et dur, avec le grand « Ida ou le délire » d’Hélène Bessette, doit figurer dans un panthéon de la vieille misère mise à nu, par ses victimes même.

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Cendres (Munch)

Edward MUNCH, « Cendres », 1894.

« Céleste avançait lourdement. Démarche de scaphandrier au fond de la mer. Jamais ses sacs ne lui avaient paru aussi pesants. Ils lui arrachaient les bras. Pourtant, elle n’avait pas acheté grand-chose : comme d’habitude, le whisky pour Monsieur, la bière, quelques conserves, des journaux. Pour elle, une boîte de miettes de thon à la tomate et une bouteille de pastis. Cela lui suffisait amplement pour son repas. D’ailleurs, maintenant, la nourriture l’écœurait un peu. Tous les restes qu’elle avait dû jeter à la poubelle depuis qu’elle était domestique avaient fini par lui couper définitivement l’appétit, elle ne pouvait plus voir des reliefs de plats en sauce ou de homard thermidor sans avoir un haut-le-cœur. Parfois, dans ses moments de cafard, le monde lui apparaissait comme une gigantesque montagne de débris de mangeaille. »

« Quelques romans publiés dans l’indifférence générale, pas de lecteurs ou si peu, le noble travail du pilon, mais ce n’était pas le pire. Le plus intolérable, c’était le sentiment de honte, et d’inutilité. Et cette souffrance qui ne servait à rien. Il était devenu d’une ignorance particulière, il n’ouvrait plus jamais un livre. Il avait liquidé sa bibliothèque pour une somme dérisoire. Son carnet d’adresses : dans une bouche d’égout. Quant au répondeur automatique qu’il avait fait installer pour échapper à la torture quotidienne du téléphone, il l’avait abandonné dans un terrain vague. Les voix enregistrées sur la bande magnétique le mettaient de plus en plus mal à l’aise, comme si elles ne faisaient que renforcer ce curieux sentiment d’irréalité qu’il éprouvait parfois : elles singeaient laborieusement l’amitié bourrue ou la camaraderie effrontée, avec des intonations nasillardes, presque vulgaires, dans lesquelles il ne reconnaissait pas ceux auxquels il avait cru s’attacher, autrefois. Deux hypothèses : ou bien il avait fini par percer la vraie nature de ces soi-disant amis, ou bien quelqu’un d’autre prenait la parole à leur place dès qu’ils lui téléphonaient, à leur insu. Une nuit, même, il crut entendre la voix de sa sœur, morte depuis plus de trente ans. Il ne regrettait vraiment pas de s’être débarrassé de cet objet maléfique. De toute manière, il n’avait pas la moindre envie de rappeler qui que ce fût. Tout ce cirque ne le concernait plus : c’était un peu comme si on lui avait adressé des signaux d’une autre planète, amicaux ou vaguement menaçants, mais, de toute manière, impossibles désormais à déchiffrer, car provenant d’un astre mort depuis des milliards d’années. »

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À propos de Hugues

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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