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Notes de lecture 2014

Note de lecture : « Les grands singes » (Will Self)

Férocement drôle et décapante, une planète des singes entre art plastique et antipsychiatrie à Londres.

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Les grands singes

Publié en 1997, traduit en français en 1998 par Francis Kerline chez l’Olivier, le quatrième roman de Will Self, chaleureusement recommandé par une amie lectrice éclectique et déterminée, recommandation encore renforcée par le beau plaidoyer de l’une des deux éditrices d’Asphalte à propos du « Livre de Dave », son septième roman, lors d’une soirée « libraire invité » chez Charybde en 2012, est sans doute le premier des grands textes emblématiques de l’auteur londonien à la réputation sulfureuse d’ex-junkie.

Lorsque l’artiste londonien branché Simon Dykes se réveille chez lui après une nuit de beuverie et de drogue avec ses amis et sa petite amie, il a l’horreur de se découvrir tout à coup au milieu d’un monde de chimpanzés. Interné en urgence, soigné par un grand singe antipsychiatre, le Dr Zack Busner, il doit peu à peu accepter, au fur et à mesure que son traitement progresse, qu’il souffre d’un rare trouble de la perception qui l’amène, lui, artiste chimpanzé en vue, à imaginer un monde dominé par les humains, normalement plutôt animaux sauvages où à voir au zoo, et à s’en croire lui-même un.

Plutôt qu’une « simple » variation sur « La planète des singes » (1963) de Pierre Boulle et sur sa formidable progéniture cinématographique (la série de films « La planète des humains », avec le grand singe Charlton Heston en vedette, fait d’ailleurs une apparition dans le roman), Will Self nous propose une farce habile et judicieuse qui, tout en proposant des dizaines de situations proprement hilarantes, adaptant finement les travaux de Jane Goodall (et son ouvrage le plus grand public, « Les chimpanzés et moi », publié en 1971) sur les chimpanzés en imaginant une société contemporaine avancée dont les systèmes familiaux, sociaux et politiques seraient en effet ceux des plus évolués des primates – hors l’homme -, conduit une détonante réflexion sur ce qui constitue l’humanité, sur le rôle de l’animalité en son sein, sur la relation intime et complexe entre corps et esprit, et sur bien des rituels sociaux aux racines toujours aussi reptiliennes.

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Un livre plus dérangeant qu’il n’y paraît à première vue, comme bien des farces réussies, où le sang, le sperme et l’urine s’écoulent à foison dans une société tournant pour l’essentiel à vide, masquant son immobilité sous des rituels concurrentiels d’une rare férocité, et ne laissant de la tendresse et de la bienveillance que dans l’espace semi-privé de la horde primate et de sa famille étendue.

« Mais il n’y avait pas seulement ce défaut d’ajustement, il y avait aussi l’amputation de ses enfants qui déréglait sa perception corporelle, qui le désincarnait. Quand sa vie conjugale avec Jean avait implosé, comme une barre d’immeubles sous l’effet de pétards pernicieusement disposés, ses enfants avaient respectivement cinq, sept et dix ans, mais ses liens physiques avec eux ne s’étaient pas rompus ; leurs nez à moucher et leurs culs à torcher étaient directement connectés à son système nerveux par des câbles de conscience. Pour peu que l’un d’eux s’écorchât ou se coupât, Simon ressentait sa douleur comme une sonde endoscopique dans ses intestins, un scalpel dans ses tendons. Quand ils déliraient sous les fièvres infantiles – « Papa, papa, je suis l’Islande, l’Islande » -, il délirait avec eux, s’associait à leurs hallucinations, escaladait le faux Piranèse du papier peint de leur chambre, écartait une feuille pour poser un orteil sur une fleur.
Peu importait la fréquence de leurs retrouvailles, peu importait combien de fois il allait les chercher à l’école, leur faisait des frites et des bâtonnets de poisson surgelés, les câlinait, les embrassait, leur disait qu’il les aimait, rien ne pouvait apaiser le feu de la déchirure, de leur résection de sa vie. Il n’avait peut-être pas mangé le placenta, mais les cordons ombilicaux pendaient encore à sa bouche comme des ectoplasmes, des spaghetti tendus à travers le Londres estival, par-dessus les toits, les toboggans routiers, les panneaux publicitaires, qui le rattachaient à leurs petits ventres. »

« L’un des intergesticulateurs de Levinson, qui les observait attentivement, se prosterna à son tour devant Busner. « H’houu » docteur Busner, c’est ça « heu » ?
– C’est exact.
– J’admire votre éblouissante fêlure ischiatique, votre postérieur est comme l’étoile du matin et votre philosophie souterraine comme un bal masqué dans un monde gris. Je suis, monsieur, votre subordonné obligé. »
Busner, ravi de tant de bassesse, flatta le popotin offert et alla jusqu’à le baiser. « Vous êtes trop bon de me baiser le cul, gesticula le chimpanzé en se redressant, vous ne vous souvenez probablement pas de moi, mais nous nous sommes brièvement grattés l’an dernier, à la clinique Cassell. »

Un bon entretien avec Éric Loret, réalisé pour Libération à la sortie du livre en France, est disponible ici.

Pour acheter le livre chez Charybde, c’est ici.

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Will Self

À propos de Hugues

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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