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Notes de lecture 2014

Note de lecture : « Zéroville » (Steve Erickson)

En forme de mystérieuse quête des origines, un hommage radical au cinéma hollywoodien.

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Zéroville

Publié en 2007, traduit en français en 2010 par Clément Baude chez Actes Sud, le huitième roman de Steve Erickson propose un véritable parcours initiatique, dont la spirale magique et terrible ne se révèlera qu’au tout dernier moment, dans Hollywood en tant que temple – peut-être pas éternel – du cinéma, et dans Los Angeles environnante, entre 1969 et 1980, en compagnie du mystérieux Vikar, ayant sans doute fui le Middle West pour échapper à un père par trop abrahamique et pour vivre pleinement sa passion artistique confinant parfois à un bienveillant autisme, lorsqu’il parvient à dominer les bouffées de violence pouvant le saisir.

Roman composé de 454 fragments qu’il s’agira pour le lecteur, hommage dans l’hommage, de monter cinématographiquement correctement, décryptant le crescendo / decrescendo qui se joue autour du morceau de pellicule n° 227, déjouant les ellipses ou se baignant avec délectation dans les cuts savamment effectués, tout en reconnaissant à chaque page tel ou tel film décrit par le narrateur, toujours vierge de sensations, comme un Pierre Tchernia tout à la folie de la Séquence du Spectateur, et en suivant, à partir d’un « I Wanna Be Your Dog » tout sauf anodin, la montée du Son, celui du punk-rock opérant son alchimie souterraine sur la réalité déliquescente des studios.

Un chef d’œuvre redoutable et un grand moment de bonheur, fort loin d’être destiné uniquement aux cinéphiles acharnés, mais réjouissant chacune et chacun de sa démiurgie hallucinée, exhumant les parts profondément mythiques du cinéma et de la musique.

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1951: Film stars Elizabeth Taylor and Montgomery Clift (1920-1966) star in the Paramount melodrama 'A Place In The Sun'.

Montgomery Clift & Elizabeth Taylor, « Une place au soleil »

« Là, au Philippe’s, un hippie fait un signe de tête vers le crâne de Vikar et lui dit : « J’adore, mec. Mon film préféré. »
Vikar acquiesce. « Je pense que c’est un très bon film.
– J’adore la scène à la fin, mec. Dans le planétarium.
Vikar se lève et, dans un même élan, brandit son plateau, fait valser le rosbif et son jus à travers le restaurant –
– et abat le plateau sur le blasphémateur assis en face de lui. Il parvient à rattraper la serviette en papier, qui redescend lentement, comme un parachute, juste à temps pour s’essuyer la bouche.
Oh mère ! pense-t-il. « Une place au soleil, George Stevens, dit-il à l’homme étendu par terre, pointant son propre crâne. Et PAS La fureur de vivre. » Et il s’en va. »


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Renée Falconetti (« La passion de Jeanne d’Arc », Carl Theodor Dreyer)

« Le cambrioleur trépigne de rire, content de lui. « Franchement, Lauren Bacall dans Le port de l’angoisse reprend mot pour mot certaines des répliques de Jean Arthur dans Seuls les anges ont des ailes. Mais, en attendant, La poursuite infernale, c’est presque un western-polar avec l’ambiance glauque et tout le merdier, le premier film de Ford après la guerre et les camps de concentration, et peut-être qu’il n’était plus dans son trip habituel sentimentalo-joyeux d’Irlandais bourré. Regarde-moi un peu Henry Fonda en Wyatt Earp, ou Victor Mature en Doc Holliday, ou encore Walter Brennan en Pa Clanton ! Je ne te parle pas du Grandpa McCoy de la télé, je te parle de La poursuite infernale, où Walter Brennan est un enfoiré de tueur absolument dément, tu m’entends ? « Quand tu dégaines, c’est pour tuer un homme ! » Putain ! Dans La poursuite infernale, tu retrouves toute la puissance mythique inhérente au western, mais en des termes que les Blancs de l’après-guerre pouvaient comprendre, en partant du principe qu’ils étaient tous plus malins et sophistiqués qu’avant-guerre. L’Ouest archétypal créé par Ford, avec ses codes de conduite que les gens respectaient ou bafouaient – et j’essaie juste de rendre justice à cet enfoiré en mettant de côté, autant que possible en tout cas, le fait qu’il ait joué un membre du Klan dans cette connerie fumeuse qu’est Naissance d’une nation -, enfin, quoi qu’il en soit, la vision de l’Ouest par Ford était tellement aboutie que Hawks, Budd Boetticher ou Anthony Mann n’ont pu que faire des ajouts, tu vois ce que je veux dire ? Mais évidemment le western a évolué avec la manière dont l’Amérique se voyait elle-même, d’une sorte de nation héroïque où tout le monde est libre jusqu’à ce lieu moralement dégénéré et corrompu qu’elle est véritablement, et maintenant imagine-toi que ce sont des Italiens à la noix qui font les seuls westerns encore dignes d’être regardés, parce que l’Amérique blanche est tout simplement trop paumée, elle ne sait plus s’il faut adhérer au mythe ou au non-mythe, et du coup dans un pays où les gens ont toujours cru qu’ils pouvaient échapper à leur passé, aujourd’hui on apprend que l’Amérique est le pays où c’est justement impossible, le seul endroit où, de même que le blabla finit par devenir impossible à distinguer du non-blabla, l’honneur finit par devenir impossible à distinguer de la trahison ou tout simplement, disons, du meurtre de sang-froid… Qu’est-ce que tu fais ? »
Vikar le détache de la chaise. « Ne reviens plus me cambrioler », dit-il.
Le cambrioleur paraît presque vexé, mais il se lève lentement de sa chaise, un peu péniblement, puis cambre le dos et se masse les poignets. « Ok, mec, répond-il calmement. Ça roule.
– Désolé pour ta tête », dit Vikar.
Le regard du cambrioleur est de nouveau attiré par le film. « Pas de problème. Les risques du métier. Au fait, il y a dans sa voix une vague supplique, je peux regarder jusqu’à la fin ? »

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Ce qu’en dit Florence Noiville dans le Monde des Livres est ici. Ce qu’en dit Ted dans Un dernier livre avant la fin du monde est . Ce qu’en dit François Monti dans le Fric Frac Club est là-bas. Ce qu’en dit le beau blog Racines est ici.

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À propos de Hugues

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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