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Notes de lecture 2014

Note de lecture : « Proust Fiction » (Robert Juan-Cantavella)

Plagier Tarantino par anticipation, infiltrer la tranchée adverse ou gonzoïfier un congrès de muséologie en un bien réjouissant recueil de folles et rusées nouvelles.

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Proust Fiction

Publié en 2005, traduit en 2011 au Lot 49 du Cherche-Midi par Mathias Énard, le premier recueil de nouvelles de l’Espagnol Robert Juan-Cantavella (succédant à son roman « Otro » de 2001) orchestre en sept mouvements une formidable saga dans laquelle il s’agit notamment de traiter de manière définitive la question du plagiat par anticipation, invoquant judicieusement les jubilations de José Luis Borges et de Pierre Bayard (« Proust Fiction », 66 pages), de résoudre l’angoisse métaphorique du décor de cinéma en une étonnante quête platonicienne (« L’escalator », 14 pages), d’infiltrer militairement et subversivement d’improbables tranchées, comme auraient à peine osé le faire Gene Wolfe ou Brian Evenson (celui de « La langue d’Altmann ») (« L’ébloui », 12 pages), d’offrir un souriant clin d’œil à Marcel Gotlib (« Psychiatrie de la Gra Vité », 2 pages), de proposer une défense et illustration de l’artisanat d’art lorsqu’il doit composer avec les troubles obsessionnels compulsifs issus de la pêche aux voitures (« Principe est capable d’entrer en communication avec l’esprit des pianos », 14 pages), de réécrire résolument « La cigale et la fourmi » pour en tirer la seule et vraie morale (« Klaxon », 8 pages), ou enfin d’agiter les cendres d’une « Las Vegas Parano » pour lâcher un digne émule de Hunter S. Thompson au beau milieu d’un congrès de muséologie (« Badajoz », 40 pages).

« Tout en parlant, Ilvana Tocilo marchait autour de lui les mains dans le dos :
– Vous pourriez aussi déménager. Mais ça ne changerait rien. Nous les voisins, nous sommes partout. Ce serait comme faire du tourisme dans un labyrinthe. Nous sommes inévitables. Par ailleurs il faut que vous sachiez que ça ne m’ennuie pas du tout que vous ayez mis en pièces Karagol, ce sont ses tripes, pas les miennes. Mais pour vous, ce sera différent. Vous continuerez à entendre sa voix, il vous harcèlera plus que jamais ; vous vous réveillerez encore en sursaut au milieu de la nuit, et ce sera pour continuer à entendre sa voix. Après vous ne pourrez pas vous rendormir ; vous continuerez à entendre cette voix jusqu’à vous rendre compte que c’est celle de votre conscience qui vous tourmente. Si vous voulez vous consacrer à la littérature, monsieur Marcel, il va falloir vous débrouiller avec elle. Et on n’y parvient pas en tuant des gens, même si ce sont ses voisins. » (« Proust Fiction »)

Proust Fiction (Esp)

« Entre-temps, pendant que Roméo et Juliette profitaient des pénombres de la caverne pour se connaître et, occupés comme ils l’étaient à découvrir leurs corps coniques, leurs nombreuses courbures, leurs recoins tièdes et une infinité d’arcanes secrets, ils virent passer quelqu’un en courant (avoueraient-ils plus tard) mais ils ne réussissaient même pas à se souvenir par où il était parti. Il avait un air de philosophe, à courir comme ça (ajouterait plus tard la rumeur). Il courait en criant et son cri était horrible. Il disait qu’il ne pouvait pas supporter plus de représentations, d’images vaines, de simulacres et d’odieux mensonges. Il voulait avoir un entretien avec la Vérité, la regarder fixement dans les yeux et lui poser la question. Demander ensuite une subvention, chercher sur Internet pour voir si près de la caverne il n’y avait pas par hasard les bureaux d’une oènegé, louer un équipement de spéléologue et redescendre : reprendre le chemin de son apprentissage et revenir. Revenir pour que la Vérité soit à son tour vraie et connaisse son but ultime : le Bien. Mais la trinité platonicienne n’est pas complète sans l’acte sacrificiel, plein de beauté, chemin privilégié vers les plus hauts honneurs, sur lequel le philosophe, de façon consciente et responsable, en échange de son rachat de l’innocent, donne sa vie pour la cause extrêmement pure de la Raison. C’est sa mort qui est le chemin de la Vérité. Et pour cette raison il ressuscita le troisième jour, monta au ciel où, d’après les écritures, il est assis à la droite du père, tout au bout de l’escalator. Un jeu qui se répètera encore et encore pour des siècles et des siècles. » (« L’escalator »)

Le très bel article consacré à ce recueil par François Monti dans le Fric Frac Club est ici.

Pour acheter le livre chez Charybde, c’est ici.

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Robert Juan-Cantavella

À propos de Hugues

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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