☀︎
Notes de lecture 2014

Note de lecture : « Le Mont Analogue » (René Daumal)

Inachevée et néanmoins magnifique, une ode métaphysique et humoristique aux alpinistes conquérants de l’inutile.

x

Le Mont Analogue

Commencé en juillet 1939, au moment où René Daumal apprend que la tuberculose dont il souffrait depuis dix ans allait lui être fatale à assez brève échéance (il mourra en effet en mai 1944), publié en 1952, posthume donc, chez Gallimard, et réédité en 1981 en « version définitive », cet ultime roman, inachevé, contient pourtant une part très importante de la poésie métaphysique bien particulière du co-animateur de la mythique revue « Le Grand Jeu » (1928-1930).

Sous-titré de manière caractéristique « roman d’aventures alpines, non euclidiennes et symboliquement authentiques », « Le Mont Analogue » raconte la genèse, la préparation et le début de réalisation d’une expédition montagnarde menée aux antipodes par un groupe de savants et d’alpinistes bien décidés à conquérir ce sommet du monde, infiniment plus élevé que l’Himalaya, dont ils déduit l’existence et la localisation par nécessité analogique. Discours justificatifs, anecdotes biographiques, réflexions sur le matériel comme sur le spirituel, fables ésotériques, chansons poétiques à boire au chalet,… des matériaux littéraires en apparence hétéroclites jalonnent ce curieux parcours inabouti (qu’il appartiendra au lecteur de boucler grâce aux quelques notes, esquisses et schémas laissés par l’auteur, que reproduit in extenso l’édition en « L’imaginaire »), dont la cohérence est pourtant in fine largement garantie par l’esprit englobant de René Daumal comme par son écriture poétique et malicieuse.

Ode métaphysique et humoristique à la gloire des conquérants de l’inutile, échappée belle au pays de ceux qui refusent la morne et mortifère marche du monde tel qu’il est, « Le Mont Analogue » parvient ainsi presque miraculeusement, en cent trente pages d’une ébauche longuement travaillée, à se hisser par la face Nord dans la zone des chefs d’œuvre méritant davantage que l’attention distraite de la simple curiosité.

Le mystère du Mont Analogue

« COMPLAINTE DES ALPINISTES MALCHANCEUX
Le thé sent l’aluminium, douze paillasses pour trente hommes, c’est vrai que ça tenait chaud, mais ils sont partis plus tôt, dans l’air en lames de rasoir, entre le blanc et le noir.
Ma montre s’est arrêtée, la tienne s’est embrouillée, on est tout gluants de miel, y a des grumeaux dans le ciel, on part qu’il fait jour déjà, le névé jaunit déjà, les cailloux pleuvent déjà, y a du froid dans la main lourde, y a du pétrole dans la gourde, y a de la gourde dans les doigts, et la corde a des raideurs d’hérisson de ramoneur.
La cabane était puceuse, et disgracieux les ronfleurs, j’ai la gelure à l’esgourde, tu as l’air d’une macreuse, je n’ai pas assez de poches, tu retrouves ma boussole dans un noyau de pruneau, j’ai oublié mon couteau, mais tu as ta brosse à dents.
Y a vingt-cinq mille heures qu’on monte, et on est toujours en bas, empâtés de chocolat, nous taillochons le verglas, nous grippons dans du fromage, y a de l’âcreur dans le nuage, on y voit blanc à deux pas.
Halte un peu qu’on se ménage, voilà mon sac qui s’ébat, en me décrochant le coeur ; il gambade vers l’en-bas, y a des trous plus noirs que verts, des glouglous, des chemins de fer, dix mille sacs sur la moraine, des faux sacs et des vrais trous, et des sales gros croquenjambes ; enfin voilà mon schaos, mets ta bouillie sur mon dos, mutissons-nous de noyaux de prudence et de pruneaux.
La rimaie va crever de rire, nous enfonçons jusqu’aux barbes, voilà l’espace qui grésille, on s’est trompé de touloir, nos genoux claquent des dents, le gendarme se défend, j’ai un bloc dans la mémoire, un surplomb dans l’estomac, on ne peut plus dire que soif, et j’ai deux gros doigts vert pâle.
On n’a pas vu le sommet, sauf la boîte de sardines, on coinçait tous les rappels, on passait sa vie entière à démêler la ficelle. On est tombé dans des vaches. « Z’avez fait une jolie course ? » – « Epatante, Monsieur, mais dure ». « 

Pour acheter le livre chez Charybde, c’est ici.

x

René Daumal

À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.

%d blogueurs aiment cette page :