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Notes de lecture 2014

Note de lecture : « Gaz moutarde – Roman d’aventures » (Viktor Chklovski & Vsevolod Ivanov)

Une énorme farce ambiguë de 1925 à la gloire déjantée de la Révolution et de la chimie, un chef d’œuvre trop méconnu.

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Gaz moutarde

Publié en 1925, revu en 1929, traduit en français en 2013 par Marion Thévenot chez l’excellent Temps des Cerises (à qui l’on doit aussi, récemment, la réédition du formidable Haïtien Jacques Roumain et de ses « Gouverneurs de la rosée »), ce roman, co-écrit par Viktor Chklovski (connu surtout en général comme l’un des pères du formalisme russe, qui révolutionna pour longtemps la théorie littéraire) et par Vsevolod Ivanov (à qui l’on doit notamment l’irruption de la Sibérie dans le roman russe, ces années-là), constitue un témoignage majeur de la verve folle et de la créativité débridée qui caractérisèrent une bonne part des lettres soviétiques à partir de 1917, avant que la chape stalinienne de plomb et de sang ne retombe, maudit couvercle, sur le pays.

Présentant toutes les apparences de la fantaisie carnavalesque, de la proto-science-fiction, du fantastique des contes merveilleux et de la naissance des super-héros de comics (en une étrange résonance avec « La Brigade Chimérique », d’ailleurs), ces 350 pages relèvent en réalité d’une construction millimétrée, où chacune des péripéties les plus invraisemblables et apparemment les plus gratuites joue de fait un rôle précis qui ne se révèle parfois que cent ou deux cents pages plus tard.

Pour atteindre ses objectifs, le roman mobilise, dans un jeu de miroirs, de grimaces, de postiches proprement époustouflant de rythme et de halètement, une galerie phénoménale de personnages hauts en couleur, parmi lesquels on notera un représentant de commerce en peignes arpentant bien malgré lui la Sibérie, un policier chinois, un afro-londonien perpétuellement insomniaque, un naufragé russe devenu réincarnation de Tarzan, un dieu vivant embauché par le lobby conservateur capitaliste américain, une nymphomane kirghize, un ingénieur anglais spécialisé dans l’exploitation du mica en Nouvelle-Zemble, un authentique espion agitateur soviétique, bon nombre de responsables d’usines, et par-dessus tout,… des chimistes, grands savants, simples ingénieurs ou commerçants de molécules, car dans cette phénoménale, parodique et joyeusement délirante guerre entre le communisme des Soviets et le capitalisme de l’Entente, c’est la chimie – comme le titre l’indique malicieusement – qui résout toutes les questions posées et tente de faire la différence.

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Parmi les nombreuses prouesses romanesques et inventions verbales ou narratives ici déployées, on observera toutefois la grande classe de cette énorme parodie farceuse : derrière l’aventure pour l’aventure, la critique sociale et politique est beaucoup plus subtile qu’il n’y paraît, et les grandes entreprises de l’époque, derrière leurs oripeaux de héros de la science et de l’argent, n’en sortent certainement pas grandies – même si la publication en Russie de ce véritable chef d’œuvre précède de presque dix ans les ralliements enthousiastes de Krupp et d’IG-Farben à la cause nazie, pour ne citer qu’elles.

Une lecture endiablée et un peu folle que nul ne devrait regretter.

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« Ce camarade était jeune et sûr de lui, et l’unique malheur de sa vie était une amourette avec une étudiante de l’Ecole de chimie. Cette femme s’appelait Natacha. Elle était partie pour la Nouvelle-Zemble. Sarnov lui envoyait chaque matin par radio des déclarations d’amour enflammées ; elle lui répondait par des réflexions sur l’extraction du mica, sur la connaissance des courants chauds et par d’ardents éloges de son ingénieur, un Anglais. Ces éloges laissaient Sarnov froid. »

Annonce Gaz Moutarde

« – Rokotov est un espion bolchevique ! criaient des gentlemen d’âge mûr en levant leurs cannes vers le ciel.
– Rokotov est un salaud, il est ami avec les Chinois ! criaient des commis à moustaches.
– À bas Rokotov ! glapissaient des petits garçons.
Les portes de l’hôtel étaient closes. La foule l’avait pris d’assaut par deux fois déjà, mais les valets que Slovokhotov avait soudoyés la repoussèrent par des jets de lances d’incendie.
– Tarzan ! s’écria soudain quelqu’un dans les rangs du fond.
– Tarzan ! s’écria la foule entière, et l’air s’obscurcit soudain, comme si une nuée de corbeaux s’envolait d’un champ après un coup de feu : c’était des chapeaux melon qui volaient dans les airs.
– Les amis, dit Pachka en se montrant au balcon au bras de Rocambole, les amis, quand Tarzan a-t-il sollicité une aide de l’étranger ?
Pour toute réponse : un tonnerre d’applaudissements. »

« Deux minutes plus tard, la sirène hurlait dans l’usine et, du perron (de style moscovite – fantaisie de l’architecte), l’ingénieur Chi, chancelant de douleur et de rage, lança ce cri :
– Camarades ouvriers, un espion blanc a volé le secret de fabrication de la cellulose en s’introduisant dans notre usine. J’en appelle à votre aide !
En deux secondes, trois mille bleus de travail tombèrent de leurs épaules.
Deux mille vélos, cinq cents motos et trois cents piétons s’élancèrent des portes de l’usine. Le mandat oublié par le détective était resté sur la table du directeur.
Vingt minutes plus tard, deux mille huit cent photographies de la copie du mandat furent entre les mains des poursuivants. Une demi-heure après, Ipatievsk assistait à un étrange spectacle.
Des gens surgissaient dans les rues, les ruelles, les cafés, sur les places, exhibaient à tout instant la photographie d’un Chinois et scrutaient du regard les passants. Des marchands ambulants, des vendeurs de fruits, des importateurs de matières premières, des joueurs d’orgue de Barbarie et des danseurs faisaient irruption dans des appartements privés. Tous étaient animés du désir inexplicable d’examiner chaque appartement (de la cave jusqu’à la literie) et tous s’intéressaient d’une manière incompréhensible à la Chine et aux Chinois. Et tous les marchands, les joueurs d’orgue de Barbarie, les vendeurs de glace tenaient entre leurs mains la photographie d’un Chinois. Tout cela aurait dû paraître étrange en admettant que la ville ait observé la photographie avec attention. Et pourtant, croyez-moi, la ville la regardait avec attention et ne trouvait rien d’étrange dans le fait que des gens passassent dans les rues brandissant le portrait d’un Chinois. Pardonnez-moi, mais pour un Européen, les Chinois ont tous le même visage, comme des petits pois. Qui examine la photographie voit un visage animé, celui du célèbre dirigeant chinois de la révolution communiste en Orient. Il voit et admire. Puisqu’une nouvelle ère a commencé pour l’Europe et l’Asie, alors pourquoi n’admirerait-on pas un Chinois, et pourquoi ne poserait-on pas cette question :
– Y a-t-il des Chinois dans cet appartement ?
Peut-être que le joueur d’orgue de Barbarie, le vendeur de glace ou le facteur ne voulaient-ils qu’embrasser fraternellement ce Chinois.
Voilà pourquoi la grande Ipatievsk, qui disparaissait sous la fumée des usines chimiques et qui conservait le coeur joyeux et l’esprit lucide, ne s’étonna pas. »

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Chklovski et Ivanov

Viktor Chklovski & Vsevolod Ivanov

À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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