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Notes de lecture 2014

Note de lecture : « La mer est arrivée à minuit » (Steve Erickson)

Plutôt que la folie millénariste, l’invention de ses propres rêves libérés du diktat de la mémoire et du chiffre.

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RELECTURE

La mer est arrivée à minuit

Publié en 1999, traduit en français en 2001 par Janine Lévy dans la belle collection « & d’ailleurs » de Denoël, le sixième roman de Steve Erickson utilise à nouveau des fragments de décors, voire de personnages, empruntés à deux de ses romans plus anciens, « Les jours entre les nuits » (1985) et « Tours du cadran noir » (1989), pour construire avec un incroyable brio une fausse fable millénariste et apocalyptique en même temps qu’une radicale subversion du roman d’apprentissage néo-classique, jouant en artiste vertigineux de la mémoire, de la religion sectaire, de la fascination des chiffres et des dates, de l’amour, de la quête des origines et du sens de l’éducation.

Tandis qu’un mystérieux apocalyptologue s’épuise lentement à décrypter les signes nichés dans les meurtres de masse, les suicides collectifs, les accidents tragiques et autres œuvres de folie et de mort de la période 1968-2001, une jeune fille sans passé clair cherche, après avoir quitté l’île de Californie du Nord de sa jeunesse trouble, à retrouver et inventer les rêves qui refusent de peupler son sommeil, et une femme plus âgée, meurtrie d’avoir peut-être créé, presque involontairement, le premier snuff movie officiel de l’histoire, cherche désespérément à effacer la culpabilité qu’elle ressent : dans une trame temporelle voyageuse, comme une quête contemporaine d’un bien improbable Graal, Steve Erickson traque à plusieurs voix les pièges rationnels de la mémoire et la tentation de leur absolutisme chiffré, dans un monde que seuls quelques détails significatifs – qu’il est beau de découvrir au fil des pages – séparent du nôtre.

Souvent étiqueté comme « surréaliste » aux États-Unis, Steve Erickson prouve une fois de plus dans ce roman que, s’il déploie toute la puissance d’évocation poétique que cela laisse supposer, sa construction ne laisse rien au hasard, et que la subtilité de ses agencements polyphoniques et légèrement hallucinatoires vise bien à donner forme et sens à des mythologies contemporaines enfouies ou au contraire trop galvaudées. Un grand livre.

The Sea Came 1

« C’était la première ligne d’une petite annonce personnelle qui avait paru dans un journal, juste après le Jour de l’An. Toute froissée et jaunie qu’elle est devenue, elle est épinglée  à présent au mur de sa chambre d’hôtel.
Y sont épinglés aussi des articles de magazines de voyage qui évoquent des villes mystérieuses telles que Budapest, Dublin, Reykjavik ou Saint-Sébastien, des villes qu’elle pensait bien ne jamais voir. Mais elle n’aurait jamais cru non plus qu’elle verrait Tokyo un jour. Il y a là également des articles tirés de journaux littéraires et de revues d’art sur Flannery O’Connor, Uum Kulthum, Ida Lupino, Sujata Bhatt, Hannah Höch, Big Mama Thornton, Hedi Lamarr, Kathy Acker et Asia Carrera.
À côté de la petite annonce personnelle se trouve aussi un morceau de journal du même jour qui raconte comment, en Californie du Nord, exactement deux mille femmes et enfants se sont jetés d’une falaise, le soir du Nouvel An, aux douze coups de minuit. En tout cas, c’est ce que raconte ce morceau de journal, mais il n’a pas tout à fait raison au sujet des douze coups de minuit et de quelques autres choses encore. Par exemple, ça n’a pas été tout à fait le suicide collectif bien ordonné qu’il a l’air de dire. Et il n’y en a pas eu exactement deux mille. La jeune Américaine de dix-sept ans qui vit dans cette chambre d’hôtel en sait quelque chose puisque c’était elle la deux millième ; et comme maintenant elle est ici, à Tokyo, ma foi, n’importe qui peut faire le calcul. »

« Sa dernière aventure en cartographie, la plus troublante, datait d’il y avait plus de quinze ans, lorsque la ville de Los Angeles l’avait embauché pour faire la carte des rêves disparus de la ville. Dans les mois qui avaient immédiatement suivi le 31 décembre 1999, les résidents de L.A. avaient commencé à se rendre compte que leur sommeil était maintenant totalement dépourvu de rêves, phénomène qui coïncidait avec le pillage systématique, à l’ouest de la ville, des capsules témoins du Black Clock Park. Petit à petit, les habitants de la ville étaient tombés dans un état d’insomnie agitée, puis dans une espèce de folie fonctionnelle. (…) Bien que Carl ne fût encore jamais allé à L.A., il comprit qu’elle n’était rien sinon la ville des rêves délégués, et c’était pourquoi ses responsables avaient littéralement transformé le paysage urbain en une vaste salle de projection où constamment, nuit et jour, sur la façade des buildings, sur les murs des chambres, sur le ciment des trottoirs, sur l’asphalte des rues, on projetait de vieux films. »

Ce qu’en dit ma collègue et amie Charybde 7 est ici. Ce qu’en dit Geoff Nicholson (en anglais) dans le New York Times est . Et ce qu’en dit Brian Evenson dans The Believer est là-bas.

Pour acheter le livre chez Charybde, c’est ici.

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À propos de Hugues

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  1. Pingback: Note de lecture : « Sayonara baby  (Fabrice Colin) | «Charybde 27 : le Blog - 21 mai 2017

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