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Notes de lecture 2014

Note de lecture : « Sayonara Gangsters » (Genichiro Takahashi)

La rencontre déjantée d’un professeur de poésie et de quatre gangsters emblématiques dans un Japon carrollien en diable.

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Sayonara Gangsters

Publié en 1982, traduit en français en 2013 chez Books par Jean-François Chaix (à partir de la traduction anglaise de Michael Emmerich datant de 2008,  le premier roman de Genichiro Takahashi, issu des travaux d’écriture recommandés pour soigner les troubles linguistiques qui affectaient l’ex-étudiant radical à la sortie de son séjour d’un an et demi en prison, fut couronné par le prix Gunzo du premier roman, et marqua le début d’une aventure littéraire hors normes au Japon.

Il aura donc fallu attendre trente ans pour disposer d’une traduction française, et on peut rendre hommage au passage à la branche éditoriale de la souvent excellente revue Books, qui défriche chaque mois depuis décembre 2008 les vastes territoires de la littérature mondiale non (encore) traduite chez nous.

Dans un Japon souvent difficile à identifier ou à reconnaître, mais où percent sous chaque phrase les artefacts de la culture populaire étroitement associés à ceux d’une culture savante mondiale, où les noms de famille, redoutable enjeu, fluctuent et résultent d’un commun accord entre les deux personnes l’utilisant réciproquement pour s’appeler, où la mairie vous adresse un courrier officiel pour vous prévenir de la mort annoncée d’un membre de votre foyer dans la journée, charge alors pour vous de conduire le cadavre en gestation au dépositoire requis, par un itinéraire contourné visant à éviter les embouteillages, où votre lieu de travail se trouve au second sous-sol d’un immeuble de sept étages contenant le plus grand supermarché du monde (où l’on peut notamment acheter des ministres ou des ambassadeurs), un cabaret, une maison close, un hôpital, un collège, un centre d’accueil de jour, mais aussi, au sixième étage, une rivière, au bord de laquelle il est si agréable de pique-niquer, le narrateur, choisi par Genichiro Takahashi pour nous faire traverser cet univers tout de nonsense carrollien et d’inexplicable tendresse intime dans le malheur, exerce le métier de professeur de poésie.

« J’enseigne la poésie dans une école de poésie.
Cela me fait bizarre de dire : « J’enseigne la poésie dans une école de poésie ». Je me sens tel un groom du vieil Imperial Hotel de Tokyo qui, raide comme un piquet, porte une bière glacée sur un plateau et fait de son mieux pour ne pas perdre contenance tandis que juste à côté de lui Katharine Ross fait ses ablutions intimes sur son bidet portatif. »

Sayonara Gangsters 2

Avant d’adopter ce métier étonnant qui résume sans doute à lui seul l’aspect baroque et doucement improbable de cet univers, le narrateur en a connu plusieurs autres, qu’il a dû toutefois abandonner, s’y révélant chaque fois particulièrement peu doué, y compris lorsqu’il découvrit la magie de l’usine.

« Des tapis roulants, énormes comme il se doit, filaient à travers la célèbre usine d’automobiles. Nous les appelions « lignes ».
Tout ce qu’il est possible d’imaginer filait devant nous sur sa ligne.
Une ligne filait, transportant le sable destiné aux moules des moteurs à quatre cylindres.
Une ligne filait, transportant les châssis.
Une ligne filait, transportant les arbres.
Une ligne filait, transportant les essuie-glaces.
Une ligne filait, transportant les tachymètres.
Une ligne filait, transportant les disques d’embrayage.
Une ligne filait à toute vitesse, transportant une ligne transportant des brochures nous avisant de ne pas oublier d’injecter de l’huile autour de l’axe pivotant une fois tous les quatre mois, et une autre ligne nous avisant de ne pas oublier de vérifier la quatrième vis à partir de la droite sur le cadre du pare-brise.
Une ligne filait, transportant le chef de section qui me bourrait les côtes de coups parce que je m’étais assis pour observer une ligne transportant une ligne transportant quelque objet inidentifiable.
Héraclite, qui a dit : « Tout se meut sans cesse », devait travailler dans la célèbre usine d’automobiles, il ne peut en aller autrement. »

Sayonara Gangsters 3

En compagnie de sa chère et tendre Livre-de-Chansons et de son chat Henri IV, philosophe amateur de vodka, le professeur de poésie avance gentiment, jamais surpris par les (il est vrai) cohérentes bizarreries de l’environnement, vers l’inéluctable rencontre avec quatre représentants de ceux qui dominent le monde, les Gangsters, qu’il ne connaissait alors que de loin, venus d’abord pour apprendre la poésie, qui prendront pour un final hallucinant la forme nécessaire du Muet, du Trapu, du Gros et du Beau.

« J’ai rencontré les gangsters une fois, une seule.
C’était à la banque.
J’étais assis sur le canapé, je lisais le journal et je regardais un soap opera.
Dans le soap, un couple qui était amoureux au début se séparait à la fin, et un homme et une femme qui n’étaient pas amoureux au début tombaient amoureux, ou dépassaient ce stade et se séparaient finalement, et le personnage principal se trouvait ou se perdait dans sa chambre ou dans un parc ou pendant qu’il écrivait une lettre assis à son bureau, et l’héroïne enceinte sanglotait ou était dans tous ses états ou en pleine dépression, et soit l’homme la larguait, soit elle larguait l’homme, et chaque fois qu’une scène sexy s’annonçait la caméra faisait un plan rapproché sur un rideau ou une poignée de porte dans un mouvement évoquant les délires narcissiques d’un schizophrène.
Je venais de perdre mon boulot et ma copine. Tout ce que j’avais, c’était les journaux que je lisais et les soap operas que je venais regarder sur le canapé de cette banque avec l’air conditionné.
Le temps que j’arrive à la banque ce jour-là, la moitié des personnages du soap étaient morts et les autres étaient devenus fous ou romanciers, ou ils avaient atteint le stade où il n’étaient plus excités que par les chaussettes des fillettes de l’école primaire. Tous ces personnages disparurent en me disant au revoir derrière l’écran.
Trois grandes guerres éclatèrent et plein de petites guerres si insignifiantes qu’ils les déversèrent de la benne d’un camion. Il y eut un paroxysme. De nouveaux sponsors firent leur apparition, avant de céder la place à leur tour. L’énigmatique beauté qui avait subjugué un million d’hommes me regardait droit dans les yeux et murmurait : « Si tu veux me faire l’amour, achète ce fard à paupières ! » ; et une nouvelle troupe de personnages débarqua sur ces entrefaites. »

On peut d’ores et déjà goûter un deuxième exemple en français, toujours chez Books, de la décapante folie de Genichiro Takahashi, avec « La centrale en chaleur », publié en 2011 au Japon.

Pour acheter le livre chez Charybde, c’est ici.

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Takahashi

 

À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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