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Notes de lecture 2014

Note de lecture : « L’incendie de Los Angeles » (Nathanaël West)

Dès 1939, le roman décapant du creux du mythe hollywoodien-américain.

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L'incendie de Los Angeles

Publié en 1939, traduit en 1962 par Marcelle Sibon au Seuil, le quatrième et dernier roman de Nathanaël West, paru un an avant sa mort dans un accident automobile, est l’un des livres-clés cités et décrits par Mike Davis dans son extraordinaire « City of Quartz », pour comprendre genèse et mythologie de la ville de Los Angeles.

Échoué à Hollywood à la fin des années 30, alors que la fête économique est depuis longtemps finie et que les fantômes des années folles s’efforcent de continuer le spectacle, Tod se veut peintre, et travaille à son chef d’œuvre, une toile aux allures modernisées de Jérôme Bosch nommée « L’incendie de Los Angeles », tout en dessinant décors et costumes à destination de studios, pour survivre. Dans ce monde réduit peu ou prou à ses artifices, où nul n’ose dire, jamais, que le Roi est nu, il poursuit de ses assiduités une jeune femme qui se rêve elle-même en starlette qu’elle n’est pas, qui l’ignore au profit d’hommes plus riches ou plus utiles à sa carrière, jusqu’à ce que chacun et chacune, ou presque, dans ce décor mouvant, se révèle avant tout comme somme de faux-semblants, gentils ou non, et comme participant essentiel, fût-ce inconsciemment, à la grande kermesse hystérique de l’illusion américaine, emblématiquement incarnée en combat de coqs et en foule paniquée.

Ou comme l’écrit fort justement Monique Nathan dans sa très riche préface : «  »The Day of the Locust », cette fresque ardente de la folie contemporaine, est peint sur fond d’incendie. Le tableau auquel travaille Tod Hackett représente Los Angeles sous les flammes dans une atmosphère de carnaval. Il joue au peintre de talent, comme Faye, dont il est épris, joue à la star. Dans ce monde fabriqué, rien n’est comme il est, les maisons sont mexicaines, méditerranéennes ou hawaïennes, les plantes sont en caoutchouc, la « vraie » bataille de Waterloo est une reconstitution… Il n’y a que le vieux clown détraqué, père de Faye, qui meurt en clown. L’ouvrage s’achève sur une scène d’hystérie collective que ne renieraient ni Céline ni Kafka. Le gigantesque incendie que Tod Hackett se proposait de peindre, c’est sans doute celui qui dévastera tout sur son passage et ne laissera qu’un désert calciné, la waste land pressentie par T. S. Eliot quelque dix ans plus tôt. »

Un roman décapant et étonnamment intemporel, contribution essentielle au décryptage des mythes hollywoodien, californien et américain, aujourd’hui comme en 1939, et dont l’on retrouvera des traces, parfaitement actualisées, dans les monumentales et brèves nouvelles d’un Larry Fondation, par exemple dans « Sur les nerfs ».

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« Il descendit du tram à Vine Street. Tout en marchant, il observait la foule vespérale. Beaucoup de gens portaient des vêtements de sport qui n’étaient pas vraiment des vêtements de sport. Leurs chandails, leurs culottes, leurs slacks, leurs vestes de flanelle bleue à boutons dorés faisaient partie d’un déguisement. La grosse dame coiffée d’une casquette de yachtman partait pour le marché, pas pour une croisière ; l’homme en veston de tweed et chapeau tyrolien ne venait pas de quitter la montagne mais une compagnie d’assurances ; et la jeune fille qui portait un pantalon flottant, des espadrilles et un foulard à pois autour de la tête sortait d’un standard téléphonique, non d’un court de tennis.
Disséminés parmi ces travestis, il voyait des gens d’un type différent. Leurs vêtements sombres et mal coupés avaient été achetés sur catalogue. Tandis que les autres se déplaçaient rapidement, entrant en flèche dans des magasins ou des bars, eux flânaient au coin des rues ou restaient adossés aux vitrines pour dévisager tous les passants. Quand un regard répondait au leur, leurs yeux s’emplissaient de haine. A cette époque, Tod savait peu de chose à leur sujet, sauf qu’ils étaient venus en Californie pour y mourir. »

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The Day of the Locust 1

« Ils partirent dans plusieurs voitures. Tod était à côté de Claude qui en conduisait une et qui lui décrivit Mrs. Jenning pendant qu’ils descendaient Sunset Boulevard. Elle avait été une actrice assez célèbre à l’époque du film muet, mais la sonorisation l’avait privée de tout engagement. Au lieu de devenir figurante ou d’accepter des bouts de rôle, à l’instar de tant d’autres anciennes vedettes, elle avait fait preuve d’un excellent sens du commerce et avait ouvert une maison de rendez-vous. Elle n’était pas dépravée. Loin de là. Elle dirigeait son affaire exactement comme d’autres femmes tiennent des bibliothèques de prêt, avec astuce et bon goût.
Aucune des femmes ne résidait chez elle. On téléphonait et elle en envoyait une. Pour une seule nuit de plaisir le tarif était trente dollars et Mrs. Jenning en gardait quinze. Certaines gens penseront peut-être que cinquante pour cent est un courtage très élevé pour un intermédiaire, mais elle le gagnait jusqu’au dernier cent. Sa mise de fonds était considérable. Elle entretenait, en plus d’une ravissante maison où les filles attendaient, une voiture et un chauffeur pour les livrer aux clients.
Au surplus, elle était forcée de fréquenter le genre de milieu où elle rencontrait les gens qui lui étaient utiles. Après tout, les hommes qui peuvent se permettre de payer trente dollars ne courent pas les rues. Elle interdisait à ses filles d’accorder leurs faveurs à des hommes qui n’étaient pas riches et haut placés, pour ne rien dire de leur goût et de leur délicatesse. Elle était si difficile dans son choix qu’elle exigeait de faire la connaissance du client éventuel avant de le servir. Elle disait souvent, et sincèrement, qu’elle ne laisserait jamais une de ses filles travailler pour un homme avec qui elle ne serait pas elle-même disposée à coucher.
Et elle était vraiment cultivée. Tous les visiteurs de marque cherchaient à la voir, histoire de rigoler. Ils étaient toutefois bien déçus quand ils découvraient à quel point elle était raffinée. Ils auraient voulu parler de certaines choses croustillantes, d’un intérêt universel, mais elle s’obstinait à discuter Gertrude Stein et Juan Gris. Malgré tous leurs efforts, et l’on savait que certains étaient allés vraiment très loin, les visiteurs de marque n’avaient jamais pu trouver de faille dans son raffinement ou battre en brèche sa culture. »

« Tod quitta la route et grimpa jusqu’à la crête de la colline pour regarder en bas de l’autre côté. De là, il put voir un champ de quatre à cinq hectares couvert d’une brousse épineuse parsemée de touffes de tournesol et d’eucalyptus sauvage. Au centre du champ s’élevait un amoncellement gigantesque de décors, de panneaux anti-son et d’accessoires. Pendant que Tod regardait, un camion de dix tonnes y ajouta une nouvelle charge. C’était le dépotoir final. Il pensa à la « Mer des Sargasses » de Janvier. De même que cette masse d’eau imaginaire est une histoire de la civilisation sous forme de dépotoir marin, la décharge du studio en est une sous l’aspect d’un dépôt de balayures de rêves. Les Sargasses de l’imagination ! Et ce dépôt s’emplit tous les jours davantage, car il n’existe nulle part de rêve en suspension qui ne finisse tôt ou tard par y échouer, après avoir été rendu photogénique à l’aide de plâtre, de toile, de lattes et de peinture. Bien des navires sombrent et n’atteignent jamais la mer des Sargasses, mais nul rêve ne s’efface entièrement. Il trouble, en quelque endroit, une personne infortunée et quand cette personne a été suffisamment troublée, le rêve est reproduit au studio. »

Pour acheter le livre chez Charybde, c’est ici.

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À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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