☀︎
Notes de lecture 2014

Note de lecture : « Les saisons de Louveplaine » (Cloé Korman)

Découverte en venant du bled, une banlieue ordinaire devient terre de silence, de mystère et de fantastique au quotidien.

x

Les Saisons de Louveplaine

x

Publié en 2013 au Seuil, le deuxième roman de Cloé Korman, après le spectaculaire « Les hommes-couleurs » de 2010, délaisse le Mexique contemporain livré aux trafics légaux et illégaux des multinationales et exposé aux tunnels fantastiques, pour s’arrimer, avec ferveur, aux tours HLM d’une imaginaire banlieue parisienne voisine de Saint-Denis, en s’y introduisant depuis un angle bien particulier, celui d’une jeune Algérienne débarquant de Laghouat, aux confins du désert, dernière grande ville avant les oasis du Sud profond, en ayant laissé là-bas son enfant, pour retrouver son mari, parti trois ans plus tôt pour préparer l’arrivée de la famille, et ne donnant désormais plus de nouvelles.

x

C’est avec un regard de patient sociologue amateur, à la différence du rusé professionnel, narrateur du « Dans les cités » de Charles Robinson, que Nour, occupant l’appartement quasiment vide où se trouvait Hassan, « disparu », va découvrir peu à peu, tout en surmontant insensiblement les barrières culturelles et idiosyncrasiques qu’elle s’est jusque là toujours laissé imposer (barrières décrites très subtilement, en arrière-plan, l’air de ne pas y toucher, par Cloé Korman), avec pour guides Soufia, la chaleureuse jeune infirmière héritée en voisine, et Sonny, le jeune et insaisissable arrangeur qui semble en savoir long pour son âge, à la fois ce qu’est réellement devenu son mari Hassan, et une bonne partie des arcanes par où pulse la véritable vie de la cité, loin en-dessous des inaugurations triomphales de chantiers de rénovation et des missions préfectorales de relogement, là où des jeunes se forment et se déforment, où des carrières et de juteuses entreprises en gestation s’affrontent, où quelques enseignants et même certains policiers tentent de deviner, de saisir et de comprendre tout ce qui s’échafaude, souvent pour le pire mais parfois pour le meilleur.

x

eglise-saint-hilarion-laghouat

Laghouat : l’église Saint-Hilarion

Comme précédemment, l’écriture se déploie en sensibilité et en douceur ajustée, pour dire peu et laisser deviner beaucoup dans les interstices, parvenant à suggérer toute une atmosphère délétère et mystérieuse à partir de dizaines de « petits riens » paisiblement accumulés, jouant discrètement sur la temporalité (comme l’indiquait le titre du roman) pour faire de Louveplaine, et de ses protagonistes du quotidien désenchanté, un univers quasiment fantastique, avec une surprenante touche épique, dans laquelle la violence du choc des épées et des chiens, comme le triste sort de celles et ceux qui tombent à terre, prennent des allures d’ultime note de cor tandis que la vie en marche doit continuer, coûte que coûte.

Après « Les hommes-couleurs », une nouvelle belle réussite dans un registre pourtant bien différent.

x

citéaubervilliers004

« Combien de fois a-t-elle dit cela dans sa vie ? Parfois le cri se prolonge toute la nuit, il n’a rien pour le reboucher et elle croit que c’est une femme tant c’est aigu. Ou bien un courant d’air à travers la vitre ouverte d’un appartement inhabité, elle est maintenant sûre qu’il doit y en avoir, M. Boudjedra le lui a bien dit – la tour elle-même qui crie. Mais les jours passent et le bébé grandit. Croît et se multiplie. Un jour un coup de sonnette la tire de sa torpeur à l’heure du goûter et le même le lendemain, sans qu’elle ait peur. Elle s’en amuse et le jour d’après se met non loin de la porte à l’heure dite et regarde par l’œilleton. Mais elle le rate ! Au moment où ça sonne, elle ne voit rien ! Comment, un mauvais génie ? Un nouveau fantôme ? Sa capuche s’enfuit en courant : non, un nain ! Son sac à dos siglé Manolitas-93 disparaît à tire d’aile sur sa paire de Nike Air. « Attends-moi ! » Le jour d’après elle ne se fait pas avoir : elle est juchée sur un tabouret qui permet de jeter un regard oblique dans l’œilleton et de capter les êtres vivants en dessous d’un mètre trente. À seize heures trente Nour se languit déjà. À seize heures quarante-cinq il apparaît sur l’écran-radar : c’est bien ce qu’elle pensait. Un mètre trente c’était large, c’était en comptant la capuche. Pour atteindre la sonnette il lui faut lever le visage et prendre des mines furtives donc elle le tient : il est si minuscule ! Ce n’est même pas un nain, non, c’est un djinn, le djinn de la cage d’escalier ! Dépassant de l’armure siglée il y a deux mains et un visage en chocolat, et le sourire au milieu. Un djinn porte-clefs, pour boîte de cornflakes ! »

« Tous ces restes épars sont un langage qu’elle traque. Des objets trouvés dans l’appartement elle est passée aux avenues de Louveplaine où ont lieu les ventes à la sauvette de toutes sortes, le deal. Musique en tête, elle cherche son mec. Dans toutes les rues, sur les marchés et jusqu’aux étals fabriqués par les vendeurs de montres en or sur le dessus d’un carton vide, elle traque, son visage, ou ses mains, ou ses dents. Avenues immenses où elle ne connaît personne. Ici un homme brûle des marrons chauds sur un bidon d’essence, là tu achètes des fruits de saison, des gens qui se démènent, essayent de donner de la valeur à quelque chose en le vendant. »

Pour acheter le roman chez Charybde, c’est ici.

x

Cloé Korman

À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.

%d blogueurs aiment cette page :