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Notes de lecture 2014

Note de lecture : « Le don du passeur » (Belinda Cannone)

Un père bien particulier, et ce qu’il transmit souvent à son insu. Intelligent et poignant.

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Le don du passeur

Publié en 2013 chez Stock, le huitième texte narratif de Belinda Cannone, après six romans et un premier récit, est centré sur la figure de son père, dont il s’agit ici de reconstruire une mémoire, assumée comme forcément subjective, mais bénéficiant du recul apporté, terriblement, par son décès.

Je n’aurais sans doute pas naturellement été très tenté par ce texte, y craignant des doses d’intime psychologie familiale qui, longtemps, ne furent pas ma tasse de thé préféré, mais un auteur que j’admire énormément, venu justement un soir chez Charybde démontrer, en tant que libraire invité, qu’il était aussi un formidable passeur de textes, me confia que je devrais tout de même essayer, et que je serais sans doute surpris par la beauté simple et pourtant très imaginative de cette écriture.

Il avait raison, cet amateur de festins secrets, de littérature monstre et de maréchaux absolus : dans l’intimité d’une mémoire acceptée avec ses défaillances, reconstruisant ce qu’elle peut mais ne s’obstinant pas à inventer trop de sens ajouté lorsque celui-ci se dérobe d’abord, Belinda Cannone livre un superbe travail de décryptage du soi dans le regard des autres et de la transmission d’affects et de valeurs, consciente et inconsciente, qui ne peut qu’émouvoir un père, bien entendu, même s’il n’a pas grand-chose, à la différence du sien, du prince Mychkine de Dostoïevski égaré dans un monde trop carré et trop tendu (où sa bonté fondamentale se retourne « nécessairement » contre lui), mais aussi toute personne préoccupée par la nature de ce qu’elle donne, laisse ou offre aux autres, volontairement ou à son corps et son esprit défendants.

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Une très belle lecture d’un rapport au monde bien particulier, et de la trace beaucoup plus forte qu’attendue qu’il laisse en ceux qui restent.

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« L’idiot », par Akira Kurosawa (1951)

« Par ailleurs, quand il avait des maux de tête, je l’ai souvent entendu dire qu’il redoutait de devenir fou. Je présume qu’il exprimait ainsi, sans en avoir bien conscience, son sentiment de décalage et son incompréhension du monde. Je me rappelle mon étonnement, ou plus exactement ma surprise mêlée de désapprobation, la fois où, dans les dernières années, il désigna un clochard à mon neveu (ou bien le clochard s’était-il imposé à nos yeux et il en fut embarrassé) en lui disant avec un petit rire gêné : « C’est un fou. » Réduire l’exclusion sociale à un trouble psychique (ils vont parfois de pair, mais pas forcément) me paraissait étrange et faux. Avantage d’une mémoire défaillante, je peux conclure de la persistance d’un souvenir qu’il doit posséder pour moi un sens et une force peu communs ; si j’essaie d’analyser la teneur de celui-ci, je devine qu’il me touche parce que le clochard n’était pas un personnage anodin chez nous. Il y avait un « devenir-clochard » chez mon père (misère, mon doigt coquillant venait d’écrire « chez moi » sur le clavier de l’ordinateur), dont il ne fut sauvé, je crois, que par l’origine méditerranéenne de notre famille, c’est-à-dire par l’immédiate mise en œuvre d’une solidarité familiale, exacerbée par l’amour de sa mère, qui le préserva de la déchéance. Ailleurs, il eût peut-être plongé. Ce devenir-clochard était suffisamment fort pour qu’un de mes frères – de cela aussi je me souviens le cœur serré – me montrât un jour un dessin que j’ai longtemps conservé, où il s’était représenté lui-même en clochard affalé au bord d’un chemin, en me disant que la figure exprimait une crainte fantasmatique. C’était d’autant plus saisissant que mon frère terminait à cette époque des études brillantes dans une grande école d’arts appliqués, et que rien de concret n’indiquait qu’il aurait jamais à affronter pareil destin… Mais on est héritier, toujours, des désirs et des peurs, du meilleur comme du pire, et puis l’on passe sa vie à faire le tri – garder la force et conjurer les freins, déjouer les loyautés paralysantes – pour atteindre ce qui nous permet de ne pas démériter de l’aventure humaine : la capacité de réinvention permanente. »

Pour acheter le livre chez Charybde, c’est ici.

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Belinda Cannone

À propos de Hugues

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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