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Notes de lecture 2014, Nouveautés

Note de lecture : « Les Résidents » (Maurice G. Dantec)

Le surprenant, inespéré et beau retour d’un auteur, débarrassé des scories qui l’encombraient depuis un trop long moment.

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Les Résidents

À paraître fin août 2014 chez Inculte, le onzième roman de Maurice G. Dantec est celui que je croyais bien ne plus pouvoir espérer : celui d’un retour à l’écriture, à la nervosité implacable et visionnaire qui fit de lui, entre 1993 et 2000, l’égal des plus grands déchiffreurs emportés et lucides du contemporain.

En trois romans, alors, « La sirène rouge » (1993), « Les racines du mal » (1995) et « Babylon Babies » (1999), il avait su allier la froide virtuosité d’un Jean-Patrick Manchette (« Le roman noir comme art tout d’exécution »), les spéculations hallucinées d’un William Gibson ou d’un Bruce Sterling sur le devenir-réseau du monde, pour le meilleur et sans doute surtout pour le pire, et même l’improbable tendresse, nichée au creux des horreurs, d’un Frédéric H. Fajardie.

Hélas, l’auteur se débattait déjà avec une sale tendance aux élans mystico-ésotériques incontrôlés, qui gâchait déjà un peu, pour moi (je n’aime vraiment pas les élans mystico-ésotériques), la fin des « Racines du mal » et de « Babylon Babies », et qui l’emportait, tristement, dans le désastre littéraire que fut « Villa Vortex » (2003), tout imprégné des essais parfois intéressants, mais trop souvent pontifiants à vide, des deux tomes du « Théâtre des opérations » (2000 et 2001). Davantage réfléchi, et aussi plus humble en un sens, le double roman « de science-fiction » (qui rappelait aussi à quel point Maurice G. Dantec, quoi qu’il arrive par ailleurs, est à l’aise dans les interstices entre les genres codifiés, qu’il a toujours remarquablement maîtrisés) « Cosmos Incorporated » (2005) et « Grande Jonction » (2006) se laissait malgré tout contaminer en profondeur par le personnage extra-littéraire qu’était alors devenu l’auteur, pour mon malheur de lecteur : millénarisme, christianisme vindicatif et mystique, anti-islamisme forcené, flirts prononcés avec un néo-conservatisme décomplexé, voire avec une droite identitaire carrément sinistre, … J’essaie en règle générale de m’approprier un texte (ou non) pour lui-même, et pas pour ce qu’est (ou affecte d’être) l’auteur par ailleurs (sinon – comment dire ? – on ne sortirait pas de l’auberge), mais parfois le texte, insuffisamment travaillé, justement, se contente d’être le déversoir poreux et capillaire d’une posture qui lui est extérieure, et là, cette contagion peut le détruire.

C’est là que j’avais « lâché l’affaire », ne lisant pas les quatre romans suivants, et trouvant une belle confirmation de mon intime conviction, hélas, dans le beau billet lucide et nostalgique consacré à « Satellite Sisters », le dernier en date, par l’ami Grégory Drake.

Si ce détour par mon historique chahuté de lecteur de Dantec peut sembler quelque peu bizarre, c’est que je ne sous-estime pas du tout l’effort qu’il te faudra, mon semblable, mon frère, ma sœur, pour te laisser convaincre que « Les Résidents » mérite beaucoup plus qu’un petit détour par curiosité, qu’il s’agit bel et bien d’un vaste et réussi mouvement de correction de ce qui n’allait pas ou plus, et d’une profonde et magnifique ressource (comme on le dirait sans doute d’un chasseur-bombardier lancé dans un piqué sans issue apparente immédiate), aboutie et, ma foi, presque… joyeuse !

highway61

Ce qui n’est pas le moindre des paradoxes pour un roman mettant en scène, en une terrifiante trinité, une tueuse en série ayant survécu de justesse à un viol collectif, une exécutrice ayant été séquestrée et abusée par son père pendant une dizaine d’années, et un adolescent serbe devenu mass murderer au sein de son collège canadien.

Lorsque l’un des éditeurs d’Inculte, dont j’apprécie et respecte le plus souvent énormément les choix littéraires, m’a proposé de lire ce texte, j’ai logiquement commencé par lui dire : « Euh… écoute, J…, comment te dire ? Plutôt non, hein. », mais j’ai finalement cédé à sa convaincante insistance, et j’ai vraiment bien fait.

Si l’histoire proprement dite de cette trinité meurtrie et meurtrière conçue comme une arme, échafaudée et libérée au service d’un projet insondable, pointée par un groupe de scientifiques nichés au cœur des opérations « plus noires que noires » de la CIA, mais acquérant son indépendance sur l’Amerikan Autobahn symbolique de sa destinée, ne peut pas vraiment se raconter, on doit absolument noter en revanche la qualité et la précision de son assemblage, de la construction patiente de cette arme cataclysmique, où l’on retrouve toute la méticulosité millimétrique du grand Dantec longtemps enfui, la cruauté nécessaire des détails de la recette scientifico-alchimique ayant conduit à son élaboration, qui renoue avec bonheur les filaments spéculaires qui hantaient tant « La sirène rouge » que « Les racines du mal », la discrétion et la subtilité (mais oui !) des nombreuses références (Grégory Drake a été mystérieusement écouté, ici) qui n’envahissent plus le récit avec leur lourdeur pataude, mais le rehaussent au contraire en véritables clins d’œil, sans trace du crayon gras qui les surlignait pesamment jadis, la beauté de la mère de toutes les théories de la conspiration déployée dans ce roman, qui enchâsse vertigineusement (« l’épingle dans le tas d’épingles ») – et avec humour ! – des années de pistes abondamment commentées par les forums et les médias, et même, la musicalité rare et, osons le mot, poétique de l’inévitable envolée lyrique et mystique qui entoure la mise en œuvre finale de la trinitaire arme fatale.

NORADBlast-Doors

Mentionnons enfin, en bonus rare et précieux, la joie de rencontrer, sur un parking désert de l’Highway 61, William Burroughs, Tennessee Williams et T.S. Eliot venus offrir leurs derniers conseils lapidaires à la folle équipée qui transhume et transhumanise sous nos yeux, se jetant dans une apothéose en fusion que ne renierait pas non plus le Philip José Farmer du « Fleuve de l’éternité », le tempo clé et caché étant fourni par la « Suffragette City » de David Bowie :  » Sur la banquette arrière de la Cadillac des Anges, le livre cristal-laser émet de faibles lueurs intermittentes en s’éteignant progressivement. »

Alors même que la toile peinte n’a sans doute jamais été aussi noire dans l’œuvre de Maurice G. Dantec, il y plane une légèreté, une insouciance, une jubilation, une absence du pesant sérieux qui engluait les ouvrages de la période 2003-2012, qui font immensément plaisir à lire, tout en ne lâchant rien sur l’ampleur et l’ambition du dessein et du paroxysme recherché. Une réelle surprise et une belle réussite. Une patience longtemps incrédule enfin récompensée par ce beau roman, paradoxalement très noir et très drôle à la fois.

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« Lorsqu’ils quittèrent la station Texaco, à la sortie de Lincoln, elle eut le réflexe de se retourner vers la caisse, afin de vérifier si elle n’y avait tué personne. Le souvenir des dernières minutes avait été recouvert par le film de l’été précédent. Généralement, les amnésies qui suivaient les sacrifices étaient partielles et temporaires. À cet instant c’était le black-out complet.
Novak la regarda depuis sa banquise intérieure et se contenta de lui dire :
– Il ne s’est rien passé. Vous avez dépensé 64 dollars et 64 cents pour le gas sur la carte Julia Kendrick. Et vous avez pris un jeton full clean-up pour le lavage automatique. Merci pour la barre Mars et le Coca. Vous les avez payés cash.
Le jeune garçon était un enregistreur vivant, il lui servait de mémoire d’appoint, il ne demandait rien en retour. Il ne demandait jamais rien.
Elle hocha la tête et ouvrit la portière sans pouvoir s’empêcher de jeter un dernier coup d’œil derrière elle, elle ne vit rien qui lui rappelait quoi que ce soit.
Cela n’avait tout bonnement pas existé. »

texaco-night-station

« Établir les paramètres, les mesurer, les comparer, dessiner un diagramme de l’humanité, oser pratiquer les chirurgies qui s’imposent, l’éclairer d’un premier jeu de réponses scientifiquement validées, sonder quelques spécimens jusqu’au bout de leur vérité, les faire parler contre leur propre mort, faire parler celle-ci dans le silence le plus absolu, lui faire animer le corps secret, savoir la cristalliser dans un miroir, savoir la recueillir comme une source jaillie du cœur brûlant du désert, savoir en faire une personne, même pour quelques minuscules secondes.
Elle est la trajectoire impossible d’une munition folle au milieu de la foule. Elle est un programme noir venu du Bureau des Rêves Anéantis. Elle est une jeune femme du début du xxie siècle, elle a été détruite avec lui. Et par lui.
Sous le ciel de graphite, elle est vivante. Sous le ciel néon éteint, elle est un corps incarné, avec un nom. Sous le ciel bleu nuit cathodique, elle survit à ce qu’elle est devenue, elle survit à sa propre évolution. Sous le ciel des hautes montagnes, elle roule droit vers nulle part, le seul endroit qu’elle connaisse vraiment, elle roule dans un tunnel cadencé à la microseconde comme à travers la circuiterie d’un composant électronique, elle roule sur la route de toutes les frontières, elle est une antenne mobile branchée sur les fréquences des cent milliards d’étoiles de la Voie Lactée, elle roule dans la nuit blanche, elle roule dans les ondes secrètes de minuit, elle allume de nouveau la radio. »

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Epingles-extra-fines

Photo : Hamon – « Tout pour la couture depuis 1818 »

« Et plus tard encore, on allait lui expliquer que c’était la base de leur stratégie depuis des années, deux décennies au moins. Ils appelaient ça « théories de la conspiration ». Ils renversaient l’équation. Pour camoufler une conspiration, il fallait créer un maximum de théories possibles à son sujet et les diffuser en choisissant avec minutie les populations cibles, ainsi que les réseaux avec lesquelles elles se trouvaient en contact.
Lorsqu’une conspiration est ainsi expliquée et contre-expliquée, jusqu’à des Commissions d’Enquête officielles, elle devient à son tour une théorie de la conspiration parmi d’autres.
Ils resteraient indécelables, au milieu d’un nuage de rumeurs fondées ou non et de demi-vérités invérifiables, un flot continu de versions à la fois contradictoires et similaires. C’était la première fois de sa vie qu’il entendait parler de l’épingle dans le tas d’épingles. C’était la première d’une très longue série. »

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« – Et qui est, restons précis ? demanda Flaubert, sèchement.
– Qui est au-delà de tout secret-défense ultraconfidentiel. C’est donc comme Roswell en 47, ou Area 51 à notre époque. Et ce n’est pas parce que l’Humanité n’est pas prête à recevoir cette connaissance, et toutes ces conneries de Californiens new-age. Au contraire, c’est parce qu’elle est prête. Tout du moins une partie, très infime cela va sans dire, évolutionnisme métastable. Soyons clairs : c’est de l’ordre de la fission atomique appliquée à la destinée de l’Homme dans l’Univers.
– Rien que ça, avait lâché Flaubert.
– Qu’est-ce que vous croyez ? Que l’Homme va se répandre dans le Cosmos avec un nez rouge en faisant de la pub pour un cartel d’écologistes ? Ce qui va se produire, c’est la fin de toutes ces conneries, la récréation est terminée. Le vrai travail ne fait que commencer, Dieu ne nous a pas créés pour s’éclater en groupe à Ibiza. Et surtout pas sur de la musique de merde. »

Hélico nuit

« Flaubert était un vrai tueur. Un tueur froid. Ultra-froid. Facteur endotherme : Zéro absolu. Aucun désir homicide particulier. Pas de cruauté, pas de phantasme sadique, aucune psychopathologie, même bien enfouie. Montrose savait qu’il avait officié auprès des services secrets argentins, à l’époque de la Junte de Videla, il avait enseigné des techniques d’interrogatoire poussé aux militaires de l’École de Mécanique Navale, spécialistes de la torture, mot que Montrose ne l’avait jamais entendu prononcer. Un professionnel multi-tâches, dévoué à la seule réussite de ses missions, un homme de contrats honorés précision helvétique, un homme pour lequel un meurtre était le résultat d’un plan, d’un diagramme activé, d’une relation purement machinique entre un exécutant humain armé, une munition appropriée, et un corps-victime.
Montrose se fit la réflexion qu’un individu comme Flaubert parvenait au point de synthèse entre l’Homme en tant que prédateur animal évolué et une lignée de machines dotées d’un véritable cerveau, un cerveau reprogrammé pour satisfaire les besoins de la machine.
Une machine devenue experte dans l’art, la science appliquée, de tuer les autres machines fabriquées selon le même modèle.
Comme celles qui étaient en train de cerner le compound. »

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À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

Discussion

13 réflexions sur “Note de lecture : « Les Résidents » (Maurice G. Dantec)

  1. bon bah ca à l’air d’être du lourd tout ca ;vivement Août 2014 et le retour de Dantec alors!!!

    Publié par quixz | 6 juin 2014, 07:49
  2. Ca donne envie ! J’ai hâte de me faire ma propre opinion ! Encore 2 mois à attendre….J’espère retrouver le Dantec de « la sirène rouge « et des » racines du mal » !

    Publié par Du Bois | 25 juin 2014, 11:30
  3. Oui, moi aussi. Ces 2 romans ont été une véritable claque. J’espère retrouver tout ça dans ce nouveau roman.

    Publié par Neozen99 | 3 juillet 2014, 00:01
  4. Hugues a raison. Ce livre est la putain de claque qu’on était en droit d’attendre après Les Racines du mal. Dantec en soit remercié.

    Publié par Grégory Drake | 11 août 2014, 02:44
  5. Acheté le roman aujourd’hui Je commence ce soir. Bonne lecture à tous.

    Publié par NEOZEN99 | 28 août 2014, 14:38

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