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Notes de lecture 2012

Note de lecture : « Le grand nez de Lili Steinbeck », aka « Le onzième pion » (Heinrich Steinfest)

Parodique et déjanté, un thriller policier surprenant, ouvert à des résonances quasi-métaphysiques.

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Le grand nez de Lili Steinbeck

D’Heinrich Steinfest, auteur allemand célébré de polars bizarroïdes, je connaissais le « Requins d’eau douce » (2004) et son enquêteur indiscipliné et féru du philosophe Ludwig Wittgenstein. Ce « Onzième pion » de 2007, traduit en 2012 chez Carnets Nord par Corinna Gepner, et publié en poche chez Folio Policier en 2013 sous le titre, plus proche de l’original allemand, de « Le grand nez de Lili Steinbeck »,  porte plusieurs crans plus loin la fête farceuse et déjantée.

La policière Lili Steinbeck, éclatante de beauté à cause de ou malgré son nez… surprenant (qui donne d’ailleurs son titre à l’original allemand du roman !), est confrontée à une série de disparitions inexplicables d’hommes ordinaires, dont le seul point commun semble être d’avoir croqué dans une pomme jetée par leur fenêtre et d’avoir séjourné à Athènes en 1995…

Nantie de ces minces prémisses, elle va se lancer à corps perdu, en compagnie d’un détective privé grec obèse et néanmoins doté d’un pouvoir très spécial, dans une poursuite échevelée qui la mènera au Yémen en pleine guerre civile, à l’île Maurice aux récents développements mafieux, ou encore sur l’île française de Saint-Paul, qui abrite… ce que vous découvrirez avec stupeur.

Tentant de sauver l’un des « pions » d’un jeu qui semble englober l’humanité, rivalisant de vitesse, avec acharnement, avec un commando privé dirigé par un ex-spécialiste de la DGSE, elle survole le plateau pour mieux en dégager son propre destin, ironique et hilarant.

Il faut sans doute remonter à un autre Autrichien, le magnifique Johannes Mario Simmel, et à son magique « On n’a pas toujours du caviar » (1963), extraordinaire parodie des grands romans d’espionnage, truffée de recettes culinaires insérées toujours à propos, pour trouver une source comparable d’ironie permanente, d’inventivité forcenée, et de dérive parfois proprement métaphysique sous le rire grinçant inextinguible qui traverse le roman…

Le_onzieme_pion

« Certaines personnes restent indemnes en toutes circonstances. Non que les soucis, les projectiles et les éclats de bombe ricochent sur eux. On serait dans la bande dessinée ou la parodie. Il semblerait plutôt que les choses elles-mêmes, soucis, projectiles, éclats, les évitent, ne veuillent pas avoir affaire à elles, préfèrent rentrer la tête dans les épaules plutôt que d’atterrir sur elles. Par peur ou dégoût, allez savoir, comment se mettre dans la peau d’un éclat de bombe ? Mais cela existe. Ces gens qui inspirent de l’antipathie aux choses survivent, ils sortent sains et saufs de puits de mine effondrés et d’avions écrasés, dorment pendant les catastrophes, se trouvent toujours hors d’atteinte dans les fusillades – comme si ces dernières se refusaient à les atteindre. Cependant ils ne sont pas, ainsi que voudrait nous le faire croire le film avec Bruce Willis, « incassables », ils sont « intouchables ». Il y a une différence. Ce n’est pas leur chair qui les rend invulnérables, c’est l’esprit de leur chair.
Spiridon Kallimachos appartenait à cette catégorie de gens. (…)
Malheureusement, l’homme qui s’appelait Belmonte avait eu moins de chance. Couché sur Steinbeck, il ne bougeait plus. Sa tête gisait de biais sur la poitrine de Lili. Du sang gouttait de sa bouche, il avait le regard fixe, ses yeux écarquillés brillaient comme de vieilles pièces de monnaie et son dos fumait. Un projectile brûlé, un fragment d’hélicoptère, l’avait mortellement blessé. Steinbeck dut mobiliser des efforts considérables pour repousser le corps. Elle-même était indemne. Pas pour cause d’invulnérabilité, mais parce qu’elle était une dame et qu’un monsieur s’était sacrifié pour elle. La survie de Kallimachos constituait un miracle de la nature, celle de Steinbeck un miracle de la culture. »

Lili Steinbeck

« Joonas Vartalo tomba. Et comme il resta tout droit, raide mort dès le premier de ses derniers instants, plus proche de l’arbre que de l’homme, on aurait pu se croire au théâtre. Être au théâtre : l’idée s’impose quand on se trouve dans une contrée martienne fabriquée de toutes pièces vingt ans plus tôt sur ordre du sommet de l’État et abritant des columbidés censés avoir disparu il y a trois siècles.
Cependant on n’était pas au théâtre. Un projectile sorti de l’arme d’Henri Desprez (pas un Verlaine, mais un engin sans nom, de facture plus ancienne et d’usage privé) avait pénétré entre les yeux du Finlandais, le tuant sur le coup. Steinbeck et Stransky, eux, possédaient tous les deux un Verlaine, mais l’Autrichienne fut seule à dégainer en un éclair. Elle braqua son pistolet sur Desprez tout en se plaçant devant Stransky, afin de lui offrir le rempart de son corps aussi complètement qu’il était possible à une femme de moins de soixante kilos de le faire pour un homme pesant vingt-cinq kilos de plus mais de même taille. Cœur, poumons, cerveau… Quoi qu’il en soit, cela parut suffire. D’un geste, Desprez indiqua à Steinbeck de cesser ses enfantillages et de s’écarter. Pour toute réponse, elle se contenta de viser sa tête d’une main précise et calme, tandis que le Français braquait encore son propre pistolet sur l’endroit où s’était naguère trouvée la tête de Vartalo.
Avec un sourire amusé, Henri Desprez baissa son non-Verlaine tout en ordonnant à Palanka et à son équipe de continuer à tenir Steinbeck en joue – mais sans tirer. Cela va de soi.
Jouant la désinvolture, il demanda :
« Que fait ici la police allemande ? On est en territoire français.
– Je suis en vacances », expliqua Steinbeck. « 

« On se demandera pourquoi un objet aussi extraordinaire n’avait jamais été produit en série. Le fait est que cette association entre un vrai coléoptère et un personnage fictif de bande dessinée n’était pas transposable. Et puis on craignait, sans doute à raison, que beaucoup de gens ne se sentent mal à l’aise à l’idée de transporter un petit insecte dans leur poche de pantalon. Un coléoptère doté d’une mentalité magnétique, qui les suivait partout et qu’on ne pouvait éteindre à l’instar d’un rasoir électrique ou d’une machine à café. Imaginons une machine à café renfermant le corps et l’âme d’un fidèle cocker. »

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Steinfest

Photo : dpa

À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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