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Notes de lecture 2014

Note de lecture : « Protection encombrante » (Heinrich Böll)

Protection des personnalités et paranoïa inquisitrice dans l’Allemagne des années de plomb.

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Publié en 1979, traduit en français en 1981 au Seuil par René Daillie, « Protection encombrante » est l’un des derniers grands romans d’Heinrich Böll parus de son vivant, écrit peu de temps avant le déclenchement de la maladie vasculaire qui l’emportera en 1985, et l’un des plus incisifs qu’il ait consacré aux effets de la « politique de la peur » (pour reprendre ici l’heureuse expression, beaucoup plus contemporaine, de Serge Quadruppani) sur la « bonne société » ouest-allemande des années de plomb.

C’est en lisant récemment le beau « Si les bouches se ferment » d’Alban Lefranc et le passionnant « RAF – Guérilla urbaine en Europe occidentale » d’Anne Steiner et Loïc Debray que j’ai eu envie de plonger dans ce roman, réponse cinglante de subtilité et d’ironie du prix Nobel 1972 de littérature aux campagnes déchaînées contre lui à l’époque par la presse conservatrice, meute emmenée par le groupe Springer et son « Bild », pour dénoncer la prétendue complaisance de Böll envers les terroristes de la Fraction Armée Rouge – pour lesquels il demandait en effet, avec bon nombre d’autres intellectuels allemands, des conditions de détention normales, et non le système d’isolement et de déshumanisation, in fine totalement mortifère, rendu possible par les lois d’exception votées à l’époque.

Fritz Tolm, sexagénaire catholique et patron du deuxième plus grand groupe de presse allemand, vient d’être élu, un peu à la surprise générale, par neutralisation réciproque des principaux grands candidats, président du plus gros syndicat patronal du pays. De ce fait, il passe instantanément du statut de simple « personnalité à protéger » à celui de « personnalité cible prioritaire à protéger absolument », et bénéficie donc d’un dispositif renforcé et intense pour assurer sa sécurité et celle de ses proches.

Changeant plusieurs fois habilement de point de vue principal de narration, Heinrich Böll se délecte à imaginer les effets de cette « protection encombrante », de son presque inévitable caractère inquisitorial, sur la famille du magnat  – homme atypique pourtant dans son catholicisme pointilleux mais quelque peu désabusé (à l’image de celui de l’auteur lui-même, qui a rompu avec sa religion, pourtant exceptionnellement importante pour lui, trois ans plus tôt, en 1976), dans son profond amour paternel pour ses enfants, Rolf, « gauchiste » qui n’est toutefois jamais passé à la lutte armée, Herbert, anarchiste écologiste, Sabine, cavalière de niveau olympique et épouse d’un sulfureux homme d’affaires du textile sportif, et pour son ex-belle fille Veronica – en fuite en compagnie du terroriste Bewerloh dont elle est devenue la maîtresse.

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Adultères révélés par inadvertance et par sécurité, pression policière, respectueuse mais réelle, sur la vie des villageois, prêtres épuisés et commerçants exsangues, soupçons et criblages des passés et des présents, conversations téléphoniques devenant énigmatiques sous les feux de l’enquête, suppositions et obsessions : tout cela va rythmer les semaines de cette vie désormais sans intimité, sous la menace terroriste que l’ex-belle fille, Veronica, tente tout de même, par ses coups de fil « anonymes » depuis le Moyen-Orient, de désamorcer dans la mesure du possible, jusqu’aux différents épilogues, tragique, sentimental, ironique et comique.

Une œuvre majeure de l’un des plus grands romanciers allemands du vingtième siècle, roman nettement moins connu que ses emblématiques « Portrait de groupe avec dame » (1971) et « L’honneur perdu de Katharina Blum » (1974), mais méritant absolument une lecture attentive, car, comme la « politique de la peur », elle n’a absolument pas vieilli.

« À l’arrière-plan, l’assemblée générale se dispersait, on buvait les derniers schnaps, des chauffeurs traînaient des valises dans la cour, des membres du conseil d’administration sirotaient un café refroidi, applaudissaient discrètement lorsqu’il venait de clore avec succès une interview particulièrement importante à leur avis, et c’est alors que Pliefger, son prédécesseur, en toute hâte, entre deux interviews, avec sa condescendance habituelle (celle de l’acier vis-à-vis de l’imprimé, rien de personnel, une simple question de branche) et si inopinément que c’en était presque insultant – comme s’ils l’avaient tenu pour un idiot sénile, vraiment -, voulut, à tout prix, sans façons, lui serrer la main et lui dire : « Vous faites ça remarquablement, mon cher Tolm, c’est extraordinaire, nous ne pouvons que nous féliciter, encore après coup, de votre élection. » Et Kliehm, l’homme de Zummerling, se déclara sidéré par son éloquence d’une manière qui ressemblait vraiment très fort à un affront. »

« Kortschede, pour sa part, ne donnait plus que quatre ans, cinq au maximum, à Tolmshoven, ce que, naturellement, il n’avait pas raconté à Käthe ; pourquoi lui causer à l’avance de l’inquiétude, pourquoi ? Difficile d’imaginer qu’il n’y aurait là rien, plus rien : que des excavateurs et un trou géant, des convoyeurs à courroie et des pompes, et le vent qui se forme dans ces cavités, et de nouveau une centrale thermique avec le nuage qu’elle engendre ; le petit château vendu avec un coquet bénéfice, cette chose d’un passé ancien qu’un jour un certain Tolm avait reçu en récompense d’une bataille gagnée – pour ou contre l’Espagne, personne ne le savait au juste, et on l’avait forcé à épouser la comtesse d’alors, qui avait été pour ou contre les Espagnols. On enfouira tout cela, église et château, la maison Kelz et la maison Pütz, la maison Kommertz – et les beaux feuillages au fond du jardin du presbytère où l’on pouvait s’asseoir l’été, parfois, et boire du vin -, étang et pont, canards et chouette – la chouette, vers où donc s’envolerait-elle ? – « C’est déjà décidé, Tolm, décidé, avant toute discussion, avant de laisser faire leur bruit aux initiatives des citoyens, c’est fini avant même d’avoir pu finir – il y en a là des milliards de tonnes, et rien, rien ne les empêchera de les extraire et bien au-delà de Hetzigrath il ne restera pas une maison, pas un arbre, pas un escargot ne gardera sa coquille ni une taupe sa galerie, ils iront jusqu’à la frontière hollandaise et, un jour, ils gagneront aussi les Hollandais à leur idée, les Hollandais au cas où il y aurait aussi du charbon de leur côté… alors inutile, Tolm, mon cher Fritz, inutile, et si tu veux investir encore dans Tolmshoven, il faut que tu saches que tu seras, bien sûr, dédommagé avec bénéfice mais que tu devrais t’épargner le travail, les ennuis, le dérangement qu’entraînent des transformations. Je t’assure : les plans sont prêts, les calculs déjà en cours, tu peux m’en croire. » « 

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Böll

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  1. Pingback: Note de lecture : "L’effrayable" (Andreas Becker) | Charybde 2 : le Blog - 9 septembre 2014

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