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Notes de lecture 2014

Note de lecture : « Dames & Messieurs sous les mers » (Christoph Ransmayr)

Superbe poésie de la métamorphose sous-marine comme enfer ou comme paradis.

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Dames & Messieurs sous les mers

Publié en 2007, traduit en 2010 par Nicole Taubes chez José Corti, le douzième texte de Christoph Ransmayr, que j’avais découvert par son deuxième roman, « Les effrois de la glace et des ténèbres » (1984), superbe récit d’expédition polaire et de rémanence actuelle, est une fable fantastique à la fois insidieuse et d’une rare poésie, et son inscription, en français, dans la prestigieuse collection « Merveilleux » de l’éditeur de Julien Gracq, aux côtés par exemple des contemporains Robert Walser, Tatiana Arfel ou Anne-Sylvie Salzmann, n’est certainement pas le fruit du hasard.

Comme une continuation paradoxale, ou un subtil contrepoint, au beau et troublant « Zones sensibles » de Romain Verger, « Dames & Messieurs sous la mer » nous raconte, par la voix de l’une d’elles, Monsieur Blueher, et par l’illustration et la résonance des somptueux clichés du photographe autrichien Manfred Wakolbinger, la curieuse destinée de sept personnes, se découvrant métamorphosées en créatures marines, se rencontrant éventuellement, au fond des océans, au hasard de leurs pérégrinations aquatiques : ancien gardien de musée devenu calmar de récif, ancien négociant en matelas d’eau devenu crevette impériale, ancienne professeur de natation devenue méduse couronnée, ancien installateur en sanitaire devenu hippocampe fantôme, ancienne ministre devenue puce de mer, ancienne reine de beauté devenue poisson marcheur aux lèvres rouges, et ancien ingénieur barragiste devenu limace de mer.

Un texte déroutant et magnifique, d’une poésie ironique particulièrement attachante.

« Peut-être est-ce une sorte de mal du pays natal qui me fait penser au monde d’en haut quand des courants sous-marins, dans leur flux, m’attrapent par mes bras préhensiles et mes tentacules pour m’entraîner plus loin, tantôt me gênant, tantôt me favorisant dans mes campagnes de pêche. Le plus minime tourbillon d’eau provoqué par la pulsion de nageoire d’une proie fuyant devant moi m’évoque le souvenir d’une patrie émergée des eaux, offerte au convoi des nuages ou au bleu serein d’un ciel pur, d’une terre éventée ou froissée par des forces éoliennes invisibles. »

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« Cependant, à la plupart de mes souvenirs aériens s’attache la même question récurrente : quelles sont ces forces qui ont pu me plonger – moi, un être dépendant de l’atmosphère du fait de sa respiration pulmonée – dans les profondeurs de la mer et là, me contraindre dans un organisme voué à flotter, à nager, et qui, jusqu’alors, ne m’était connu qu’en relation avec la zoologie, avec les cartes de restaurants de spécialités de fruits de mer, avec l’aquarium mal entretenu de ma ville natale, ou encore avec l’unique plongée que j’aie jamais entreprise avec un tuba depuis la plage de l’une des Canaries – pour tout dire, un organisme complètement inconnu. Dans un organisme qui abdiquait mon corps humain, soudainement perdu, en son apparence, son fonctionnement, son genre de vie, bref : en tout.
Longtemps je crus que j’avais été seul frappé par ce type de métamorphose, que tout au long d’une vie aérienne je n’avais crue concevable au mieux que comme une imagination née du rêve ou de la démence, et que j’étais donc seul, tout seul, face à mon destin. Or, depuis que je me suis mis à considérer l’énigme de ma métamorphose non plus comme un relégué, un banni, une victime passive, mais avec la curiosité et la passion d’un chercheur, je sais que je ne suis ni seul, ni fou. Et que je ne rêve pas. »

« Le fait de posséder maintenant deux bras pour saisir ma proie et huit tentacules pourvus de ventouses pour me fixer, trois cœurs où pulse un sang bleu d’encre, et de pouvoir imprimer sur ma peau des pensées et des sentiments m’apparaît parfois bien plus remarquable qu’en soit le fait de ma métamorphose. Un homme du nom de Blueher, simplement exilé, ou plutôt précipité dans une autre région de ce monde en même temps que pourvu de nouvelles facultés et d’une nouvelle apparence, n’est à tout prendre pas si différent de cet autre migrant qui parfois, chemin faisant, du vaurien, du raté ou du gibier de potence qu’il était, s’est hissé à la situation de gouverneur ou même de président de ce qu’on appelle une grande puissance. Hier encore gardien de musée, à présent calmar de récif. Est-ce si prodigieux ? »

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Christoph Ransmayr (avec la moustache) et Manfred Wakolbinger

À propos de charybde2

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  1. Pingback: Note de lecture : "Grande Ourse" (Romain Verger) | Charybde 2 : le Blog - 10 septembre 2014

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