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Notes de lecture 2013

Note de lecture : « Le sang des Mugwump » (Doug Rice)

Fausse histoire de vampire, cri du sexe enfermé, redéfinition du désir et du social.

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Publié en 1996, et traduit en français en 2007 par Héloïse Esquié aux Désordres de Laurence Viallet, ce roman relativement inclassable de Doug Rice, d’une rare violence physique et verbale, était profondément admiré par Kathy Acker, qui écrivait à son propos les mots retentissants que l’on trouvera un peu plus loin, et me fut chaleureusement recommandé, suite à nos échanges sur le « Don Quichotte » de la sus-nommée, par l’écrivain Jean-Marc Agrati.

Une étrange famille, les Mugwump, se débat depuis des années dans un véritable maelstrom de changement de sexe et de soif de sang, exacerbé, entretenu ou causé par une perpétuelle dérobade du langage qui ne parvient pas à nommer correctement leur désir et – donc – leur existence. Le roman raconte, essentiellement à la première personne, la tentative de Doug Rice, le plus jeune membre de la famille, pour assumer et / ou surmonter cette malédiction vampirique, dans un aller-retour incessant et complexe de confrontations entre fantasmes intériorisés, scènes allégoriques ou oniriques, et bribes de quotidien du « queer » se heurtant à l’ordinaire de la bien-pensance, particulièrement du Midwest américain.

Beaucoup plus que l’hypothétique cri de rage d’une femme qui serait enfermée dans un corps d’homme (ce que l’auteur, quelle que soit la complexité de sa propre identité sexuelle, a d’ailleurs dénié à de nombreuses reprises), « Le sang des Mugwump », significativement sous-titré « Conte d’inceste tirésien », est de ces brûlots hallucinés qui, à l’instar en effet des principales œuvres de Kathy Acker, peut faire douter de tout, mais tout particulièrement des articulations, tant patriarcales que matriarcales, entre identités sexuelles, organisations familiales et pouvoir social consacré. Et cela dans une langue foisonnante, désordonnée uniquement en apparence, et abondamment nourrie de Faulkner, de Joyce, de T.S. Eliot ou de Burroughs, bien entendu.

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Une œuvre évidemment dérangeante, dont la construction savante, sous ses faux airs de logorrhée désordonnée, évite largement les écueils de la pure posture et de l’hermétisme complaisant.

« Caddie s’était immergée si profondément dans ces vieilles histoires que lorsqu’elle arriva au Rock, ce fut comme si je la rencontrais à nouveau pour la première fois. Ce n’était pas qu’elle avait vraiment changé, ni rien. D’apparence, elle était la même. Les mêmes vieilles fripes, les mêmes extrémités loqueteuses. Pas de nouveaux membres. Ses petits seins nourrissants qui nageaient dans l’espace autour de son corps. C’étaient toutes ces histoires de dingue qu’elle s’était mise à raconter. De la boue sur la langue, elle respirait la boue en même temps que les mots et les plaintes pour en faire des images, engendrait ses propres ancêtres à partir des histoires de la rivière. »

Et Kathy Acker, donc :

« Des phrases et une prosodie absolument sublimes… J’en bave d’amour, et je parie que cela n’a pas échappé à Faulkner lui-même, mort ou pas. Mais ce qui est encore plus impressionnant, c’est l’entrée de Rice dans la guerre du genre. Rice redéfinit la masculinité (son identité ?) et la féminité (son autre ?) en les soumettant à un questionnement infini, implacable. Il en résulte une poésie vue comme analyse, qui s’inscrit dans ce qui doit bien s’appeler la « réalité ». »

Ce qu’en dit Éric Loret dans Libération est ici. Un excellent entretien avec l’auteur est disponible dans The Write Stuff, ici.

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Doug Rice

À propos de Hugues

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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  1. Pingback: Note de lecture : "L’effrayable" (Andreas Becker) | Charybde 2 : le Blog - 9 septembre 2014

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