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Notes de lecture 2014

Note de lecture : « Les sous-lieutenants » (Mário de Carvalho)

Trois belles nouvelles des guerres coloniales du Portugal de Salazar.

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Les sous-lieutenants

Publié en 1989, traduit en 1996 dans la collection « Du Monde Entier » de Gallimard par Marie-Hélène Piwnik, ce recueil de trois nouvelles du grand auteur portugais Mário de Carvalho met en scène trois épisodes des guerres coloniales menées sur plusieurs fronts simultanés (Guinée Bissau, Mozambique et Angola principalement, Cap Vert, Sao Tomé et Timor Oriental dans une moindre mesure) de 1961 (avec l’insurrection de Luanda) à 1974 (avec la Révolution des Œillets qui met rapidement fin à l’engagement militaire portugais outre-mer et ouvre la voie aux diverses négociations d’indépendance) par le Portugal salazariste.

La première, « Il était une fois un sous-lieutenant », est sans doute l’une des plus célèbres de l’auteur, et a été adaptée deux fois au cinéma par Luís Filipe Costa (dès 1987) et par Júlio Alves (en 1999), et une fois au théâtre par Odile Ehret (en 2007).

Cette histoire d’un sous-lieutenant réserviste, marchant sur une mine lors d’une patrouille de routine, attendant désespérément les démineurs qui le délivreront, tout en discutant avec son capitaine, militaire de carrière, dresse en trente pages subtiles et pourtant bien directes le portrait d’un pays, d’une armée et d’un pouvoir politique, commentant en réalité avec humour et brio le choix qui fut fait par la PIDE (la police politique de Salazar) de ne pas exempter de service les trublions étudiants, mais de les affecter au contraire de préférence à des zones « exposées » aux guérillas africaines combattant le colonialisme portugais, contribuant notablement par ce choix apparemment cruel à former, ironie du sort, les futurs capitaines de la Révolution des Œillets…

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« Cette piste, c’est donc le chemin qui mène à Nhambirre. Elle figure sur les cartes d’état-major sous le numéro douze. La troupe toutefois lui donne des noms hyperboliques ou au contraire dévalorisants, cela dépend de la relève des bataillons. Elle s’est même appelée la « boucle de la mort », quand les embuscades y étaient inévitables, juste après qu’on eut passé à Lisbonne un film qui portait ce titre. Aujourd’hui on la surnomme la « promenade du dimanche », parce que c’est devenu une zone relativement tranquille, « pratiquement pacifiée », comme dit le haut commandement, malgré un harcèlement épisodique des cantonnements. Plus tard elle aura sans doute un autre sobriquet, correspondant à l’évolution de la guerre et adapté à l’imagination de la troupe. »

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« Ils étaient partis à cinq heures du matin, avec des rations de combat pour deux jours, le train-train. Le sous-lieutenant connaissait ce chemin par cœur, à en avoir la nausée. Tous les points de repère étaient gravés dans sa mémoire, la distance qui les séparait, les détails du parcours. C’était d’abord le bosquet d’anacardiers, ensuite l’acacia pareil à une main dressée, ensuite l’endroit où ils avaient trouvé le lion mort, ensuite le morne où ils avaient tué à la grenade le vieux nègre qui leur tirait dessus à bout portant, ensuite la butte où avait eu lieu l’embuscade de septembre, ensuite le baobab, m’bondo comme iles disent, toujours rempli d’oiseaux, un peu plus loin la clairière tapissée de feuillages et de branchages désséchés, ensuite…
Un claquement métallique, sec, net, retentit dans l’air. La file s’immobilisa. À moitié courbés sur leurs armes automatiques, les hommes quadrillaient tout le secteur, tendus, nerveux, farouches.
En plein milieu de la piste, le sous-lieutenant ne bougeait plus. Il était à l’arrêt, très droit, les deux bras légèrement écartés du corps, le visage pétrifié, regardant droit devant lui. Il tenait son arme par le cache-flammes, comme quelqu’un qui cherche à maintenir un équilibre problématique à l’aide d’un contrepoids.
– J’ai marché sur une mine ! J’ai marché sur une mine, merde ! répéta-t-il, presque sans bouger les lèvres, à l’adresse du brigadier qui s’approchait, inquiet.
Et il y avait dans les mots du sous-lieutenant un ton de profonde tristesse, au-delà de la gravité ou du simple constat. »

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On y trouvera aussi, curieusement, un écho du paradoxe observé par William Styron, dans ses nouvelles de « À tombeau ouvert », à propos de la culture générale fournie et néanmoins peuplée de vides abyssaux d’une certaine catégorie de militaires de carrière…

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La deuxième, « L’ultime chevauchée », confronte, en une visite orchestrée comme une farce surréaliste par des camarades chahuteurs, un sous-lieutenant du génie, réserviste et ancien agitateur étudiant, à un colonel de cavalerie, professionnel de carrière, qui réclame à cor et à cris une installation adaptée, solide et efficace, au milieu de la brousse, pour ses écuries et ses précieux chevaux, dont il vantera longuement au malheureux impétrant les mérites particuliers pour le succès de cette anti-guérilla qu’ils doivent mener : cinquante pages inoubliables d’une étonnante parenthèse, absurde comme une vie de garnison oubliée, décalée, repliée sur ses rites, en pleine guerre acharnée.

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« Nous étions quinze ou seize officiers autour des deux grandes tables du mess. Il aurait pu en tenir davantage : il restait de la place.
Je me mêlai aux différents groupes, sans que personne ne me prête attention. Eux-mêmes évoquaient d’une voix sonore des sujets qui ne m’intéressaient pas particulièrement. Je remarquai que tous avaient pris soin de se recoiffer et que l’un des sous-lieutenants était visiblement rasé de près.
Le colonel pontifiait, comme c’était son rôle. Il me présenta, non sans réticence, ici et là :
– C’est le sous-lieutenant du génie qui vient résoudre notre problème une fois pour toutes.
Je déambulai, serrant des mains peu convaincues, distraites.
J’eus finalement la malchance de tomber sur un sous-lieutenant qu’inquiétait énormément une gouttière dans son immeuble de Lisbonne, laquelle inondait tout quand la pluie tombait sous un certain angle. Sa femme n’arrêtait pas de lui écrire pour se plaindre, toujours se plaindre… Elle en était parfois réduite à dormir en mettant des récipients en plastique le long des murs, tellement on aurait dit une fontaine.
Je lui conseillai une application d’enduit comme ceux qu’on utilise pour les piscines, mais le type ne me lâchait plus, avide de détails…
Le médecin me tira d’affaire, en me prenant par un bras et en m’attirant dans un coin :
– Compris, non ? Avec moi, c’est la même chose. Dès qu’on a fait des études, on vous fait chier. Ils passent leur vie à me casser les pieds avec les végétations de leur gamin ou les rhumatismes de leur vieille mère. Il y a des lettres de Lisbonne ? Alors là, je sais que je vais avoir à donner une tapée de consultations à l’oeil. Chienne de vie… Enfin, vous au moins vous allez pouvoir vous barrer… Tiens, ça y est, à table !
Le colonel s’assit en premier, tous les autres après lui, raclant leurs chaises fabriquées pour la plupart à partir de tonneaux découpés. À ma table, qui occupait toute la longueur de la salle, mais qui était presque vide, n’étaient assis qu’un sous-lieutenant court sur pattes, le médecin, l’aumônier et moi. Je remarquai qu’à côté du colonel il y avait une place vide, le couvert mis, et demandai pourquoi :
– Vous allez voir, me répondit le médecin en sourdine, d’un air sardonique. »

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La troisième, « Tout est bien qui finit mal », change totalement le décor pour nous emmener au calme Timor oriental, en compagnie d’un dernier sous-lieutenant, rapatrié sanitaire, que le début du long vol pour Lisbonne exposera à un curieux récit de la deuxième guerre mondiale et à la possibilité d’une obscure vengeance, alors que le régime de Salazar, même s’il affecte de l’ignorer, vit ses derniers mois, et que l’Indonésie annexera bientôt le petit territoire, sans barguigner, en profitant précisément de la révolution des Œillets.

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« Tout est bien qui finit mal. Quand j’ai lu sur ma feuille de route qu’on m’avait affecté à Timor, j’ai exulté le temps de deux jours de fiesta, buvant bière sur bière au Portugália et au Trindade et me livrant à des explosions d’exubérance juvéniles que mes amis de cœur, qui étaient envoyés, eux, sur l’un de nos trois fronts de guerre, ne manquèrent pas d’envier.
Je n’avais pas la moindre idée de ce qu’était Timor. Une vague île au bout du monde, verdoyante et chaude, tout ce qu’il y a de plus exotique, et en paix, surtout en paix. On me félicita énormément les jours qui suivirent. On me demandait quels pistons j’avais combinés, quelles huiles j’avais soudoyées… Rien de tout cela, je devais ma chance à la punition d’une faute militaire comparable à un abandon de poste, un jour où j’étais officier de jour dans ma caserne. Par une de ces ironies du sort dont les règlements militaires sont coutumiers, j’avais Timor en prime des cinq jours dont j’avais écopé.
Mais la Providence se chargea de corriger l’incohérence de la hiérarchie militaire. Au bout de deux semaines, à peine remis des trente variétés de nausées de mon interminable voyage en bateau, sur des bâtiments divers, et alors que je n’avais pas encore chauffé ma place d’officier d’intendance, seigneur et maître du matériel et de l’équipement, ce stupide accident avec une grenade d’exercice est arrivé, l’enfer sur terre, servi à domicile. »

Ces trois nouvelles alertes et rusées, suggérant beaucoup et disant relativement peu, dans leur tourbillon d’humour, résonnent inévitablement, pour un lecteur français, avec le corpus romanesque critique de la guerre d’Algérie, qui précéda immédiatement les combats de décolonisation de l’empire portugais en Afrique, à l’image par exemple du « Les parachutistes » de Gilles Perrault, ou du « Mon colonel » de Francis Zamponi, voire du « Les serpents » de Pierre Bourgeade.

Pour acheter le livre chez Charybde, c’est ici.

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mario de carvalho cara

À propos de Hugues

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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