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Notes de lecture 2014, Nouveautés

Note de lecture : « Contoyen » (Philippe Deschemin)

Un curieux conte philosophique de la consommation-reine et de la résistance bien délicate.

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Contoyen

Publié en avril 2014 aux éditions du Cercle La Boétie, le premier roman du journaliste et chercheur en sciences humaines Philippe Deschemin pourra sans doute surprendre par sa forme gentiment surannée, devenue inhabituelle : celle du conte philosophique, renvoyant en effet, comme le souligne à raison l’excellent préfacier québecois Normand Baillargeon, à la forme spéculative de « l’expérience de pensée » en sciences humaines, extrapolant par l’imagination un corpus de données existantes, pour évaluer la manière dont cela résonne et raisonne.

Dimitri, comme tous ses « amis » et connaissances du district qu’il habite est un contoyen, un consommateur-citoyen, dont l’existence se réduit à un cycle auto-entretenu d’allocations étatiques devant être strictement dépensées, chaque mois, en consommation destinée à « faire tourner la machine ». Ni plus ni moins : trop de dépense peut vitre entraîner le glissement vers la « zone », marge où subsistent dans l’inconfort et la dégradation ceux qui ne « jouent pas le jeu », voire la disparition pure et simple, même si celle-ci passe le plus souvent inaperçue des camarades de jeu, eux-mêmes bien concentrés sur leurs « objectifs » ; pas assez de dépense peut entraîner, a contrario, remontrances et réductions de budget, esquissant le tracé d’une possible déchéance.

Par l’entremise de l’étrange Simon, qui en sait infiniment plus que lui sur cet univers, Dimitri apprendra rapidement qu’il existe un autre monde, juxtaposé au sien mais radicalement séparé, celui des protoyens, producteurs-citoyens, dont l’existence misérable et généralement courte se borne à travailler pour fournir les biens nécessaires au mécanisme contoyen, le tout sous la supervision d’élites aussi authentiques que secrètes, les « Autres », qui ajustent en permanence les deux pièces ignorantes l’une de l’autre, écrémant lourdement l’ensemble de la machine au passage pour assurer leur propre luxe libéré des contingences matérielles.

Cette fable – qui se revendique nécessairement schématique – est résolument intéressante, usant de leviers déployés en sciences humaines, à leur manière, par Noam Chomsky ou Michel Clouscard, eux-mêmes raffinant et développant certains aspects des travaux précurseurs de Marcuse ou de Debord, pour explorer la radicale absurdité d’un mode de vie promu par la marchandise elle-même, pour le profit de quelques-uns et la molle satisfaction de beaucoup d’autres, questionnant aussi la possibilité d’une résistance qui ne soit pas uniquement futile, mais souffre toutefois de deux handicaps.

Deschemin

Le premier est relativement mineur (quoique cela puisse dépendre des lectrices et des lecteurs) : le travail de relecture éditoriale est nettement insuffisant, trop de coquilles, de fautes de syntaxe et de vocabulaire s’étant glissées dans le texte pour ne pas subrepticement gêner, à la longue.

Le second est plus important, même s’il ne perturbe pas autant la lecture, et porte peut-être sur le principe même du « conte philosophique » (ou de l’expérience de pensée), dès qu’il dépasse en taille les quelques pages nécessaires au test d’une hypothèse humaine ou sociale : depuis Voltaire, un genre entier s’est développé, la science-fiction, dont des pans formidables, surtout depuis les années 1960, constituent précisément des spéculations sociales, scientifiques, politiques – voire économiques – à partir d’extrapolations souvent habiles et documentées. C’est ici qu’un texte comme « Contoyen » et ses deux cents pages, volontairement « simplifiées » mais manquant d’espace narratif et de technique avancée pour « inscrire l’essai dans le roman », s’expose sans doute désavantageusement à la comparaison avec les œuvres de John Brunner, de J.G. Ballard, de Norman Spinrad, d’Alain Damasio, ou encore de Ken McLeod. Même si les moyens littéraires et techniques utilisés diffèrent, la visée est comparable avec celle de certains de ces auteurs, et non des moindres.

Ainsi, si « Contoyen » est indéniablement une lecture intéressante et utile, il aura du mal à s’affirmer indispensable au sein d’un corpus de ce type.

« Nous vivions dans une société où l’individualisme régnait en maître. La satisfaction des besoins personnels était la seule chose qui avait de l’importance à nos yeux. Et pour cause, les seules choses dont nous avions connaissance étaient nos désirs et nos besoins. Il était donc aisé pour ces derniers de grimper au sommet de l’échelle de nos préoccupations. Malgré cela, régulièrement nous nous réunissions comme ce midi. Là, je rejoignis un groupe d’habitants du quartier dans une cantine. Hier c’était dans une gigantesque soirée beuverie-orgie que nos individualismes communiaient. Nous étions à l’image de ce monde, un paradoxe vivant. Il était possible de nous résumer comme ceci : « Il n’y a que mon être qui compte, mais j’ai besoin de voir les autres, régulièrement, et me fondre dans une masse dont j’ai besoin de me différencier constamment. » Notre génération n’était que non-sens, notre monde absolument stupide. »

Un intéressant entretien vidéo avec l’auteur est disponible ici.

À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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