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Notes de lecture 2014

Note de lecture : « Pandore au Congo » (Albert Sánchez Piñol)

Haletante et matoise, l’essence du roman d’aventure… et de ce que peut être en réalité l’écriture.

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Pandore au Congo

Publié en 2005, traduit en français en 2007 par Marianne Millon chez Actes Sud, le deuxième roman du Catalan Albert Sánchez Piñol nous emmène beaucoup plus loin que son déjà très réussi « La peau froide » (2002).

Dans son premier roman, il nous montrait avec un brio rageur sa capacité à jouer avec les codes du roman verno-lovecraftien et avec les rituels romanesques de la survie sur une île (pas si) déserte.

Ici, il s’attaque avec succès à l’essence même de l’écriture romanesque et du roman d’aventures, d’une manière à la fois haletante et matoise qui évoque curieusement, hors tout contexte historique, le talent d’un Iain Banks.

Dans une Londres immédiatement post-victorienne, où la première guerre mondiale approche déjà à grands pas, Tommy Thomson, tout jeune écrivain, survit et apprend les ficelles du métier en réalisant secrètement, pour le compte du nègre de l’auteur à succès Luther Flag, des romans d’aventure à la chaîne, maniaquement scénarisés par le producteur millionnaire de best-sellers. Au décès de son commanditaire, et suite à un scandale au cimetière qui voit Flag refuser de lui confier de nouveaux travaux, Thomson est embauché par un avocat pour écrire les mémoires de son client Marcus Garvey, gitan minable, emprisonné pour avoir – dit-on – assassiné au Congo les frères Craver, deux jeunes nobles bien peu reluisants qu’il y accompagnait dans leur quête de fortune, en espérant que ce récit contribuera, en établissant la vérité et en la faisant partager à l’opinion publique, à l’acquittement de son client.

À chaque entrevue au parloir de la prison, au fur et à mesure que le lecteur prend connaissance, avec Tommy Thomson, des circonstances rencontrées lors du périple dans l’atroce colonie belge, un second roman (« ce qui s’est vraiment passé dans la forêt congolaise ») prend véritablement corps, véritable récit d’aventures où jungle inexplorée, peuple inconnu, terre creuse, amour improbable et sauvetage de l’humanité s’allient en un superbe et passionnant hommage à Edgar Rice Burroughs (dont le premier tome du cycle de Pellucidar et de la Terre Creuse était justement paru en… 1914).

Pandora al congo

Travaillant parallèlement un incroyable méta-récit sur le rôle judiciaire de ce roman providentiel et sur sa destinée publique, Sánchez Piñol réussit un tour de force de ruse et de mise en abyme de ce que peut être, finalement, une narration – en mobilisant notamment des gaz de combat, de l’observation d’artillerie, une veuve anglaise tenant une pension, un courageux et haut en couleur immigré irlandais, quelques zeppelins agressifs, une épouse de financier suédois et… une increvable tortue sans carapace.

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« Je m’étais laissé conduire à cette guerre comme un agneau à l’abattoir. Et une fois pris dans un uniforme d’agneau, il était inutile d’esquiver mes responsabilités d’agneau. Les agneaux ne sont pas innocents, ils sont idiots. Que dis-je un jour à Marcus Garvey ? « Moi, je ne serais jamais allé au Congo ». Mensonge. Il n’était pas possible d’imaginer une tuerie générale plus grande que cette guerre, et au cœur même de l’Europe. Le Congo n’était pas un lieu, le lieu, c’était nous. Le jour où je m’enrôlai, je devins le Marcus Garvey qui tendait la main pour que les frères Craver y mettent des bâtons de dynamite. Il lançait les bâtons un par un, je dirigeais des canons de gros calibre vers leur objectif. Qu’est-ce qui était pire, en réalité ?

Je superposai les deux raisonnements. J’aurais dû le comprendre plus tôt. Si j’acceptais mon avenir comme docteur Flag, si je renonçais à la littérature pour me consacrer, simplement, à écrire des feuilletons, ce que je faisais, c’était grossir les rangs de la résignation humaine. Chaque bon livre que je n’écrirais pas serait comme un clocher détruit. Je le compris et me dis : « Merde à Flag, je ne suis pas un nègre de Flag, je ne veux pas être Flag. Ce que je dois faire, c’est retourner à la maison et écrire le livre, le récrire mille fois, et mille autres fois, si nécessaire, avant de produire un grand livre. »

Ce fut ainsi que j’arrivai au septième et dernier jour de mon passage sur le front. Je ne l’oublierai jamais. J’étais à l’intérieur d’un trou qu’avait fait un obus de gros calibre. Il avait la forme d’une saucisse et il était plus gros qu’un préau d’enfants de l’école maternelle. Il recommençait à pleuvoir. Je m’installai comme je pus dans le fond de ce cratère lunaire. Cette nuit-là, un violent duel d’artillerie avait éclaté entre les deux parties. Comme je me trouvais à mi-chemin entre les positions anglaises et allemandes, les projectiles des deux côtés décrivaient une parabole juste au-dessus de ma tête. Ce spectacle pyrotechnique possédait une beauté inégalable qui rivalisait avec un phénomène naturel. Quelle longue nuit. J’étais sous une cloche de feu et en même temps il pleuvait, il pleuvait plus que jamais. Des bords du plateau de mon casque, tombaient des cascades d’eau. Je n’ai jamais été trempé comme ce jour-là. La seule chose que je pouvais faire était de me recroqueviller comme un enfant qui se protège, entourant mes jambes de mes bras.

pandora2BLOG

Je ne pouvais pas bouger, je ne pouvais qu’attendre, je passai donc le temps à penser à elle. Au début, je tentai de reconstruire jusqu’au dernier détail de sa main. La blancheur mate de la peau, les six doigts, des ongles qui entraient extraordinairement dans la chair, jusqu’à la première articulation du doigt. Je peux encore me voir : enroulé comme un fœtus au fond de cette flaque de boue, les vêtements trempés, les bras croisés et un rideau de pluie tombant sur les bords de mon casque. Je pensai ensuite au clitoris d’Amgam. Marcus n’en avait jamais parlé. Comment pouvait-il être ? Aussi blanc que le reste de sa peau ? Pourquoi n’aurait-il pas été noir, aussi noir que ses yeux ? Rouge ? Bleu ? Jaune ? Dans le livre, naturellement, je ne parlais pas du clitoris d’Amgam. Trop obscène. En revanche, pendant que je pensais au clitoris d’une femme tecton, les projectiles de toute l’artillerie des armées anglaise et allemande se croisaient au-dessus de ma tête. »

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Ce qu’en disait Xavier Bruce dans Bifrost en 2008 est ici. Ce qu’en disait Mr. C dans le Cafard Cosmique à la même époque est . Le blog Ilustraitor propose aussi deux intéressantes interprétations graphiques, dont l’une est reproduite ci-contre.

Pour acheter le livre chez Charybde, c’est ici.

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À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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