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Notes de lecture 2013

Note de lecture : « L’air d’un crime » (Juan Benet)

Jouant avec brio au roman policier, un autre superbe point d’entrée dans la Région de Benet.

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Publié en 1980, traduit en français en 1987 par Claude Murcia chez Minuit, le sixième roman de Juan Benet est à la fois celui de sa reconnaissance par le (presque) « grand public » espagnol (le livre fut cette année-là finaliste du prix Planeta) et celui d’une incursion pleine de ruse et de malice dans le genre policier.

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Un cadavre retrouvé au petit matin adossé à une fontaine d’un village de Région fournit l’occasion d’une enquête étonnante, toute en discrétion et en petites touches lâchées comme par inadvertance, juge et procureur s’effaçant de fait au profit du capitaine Medina, sévère et efficace militaire provisoirement en disgrâce, et cantonné de ce fait à la direction du petit détachement gardant une forteresse relique dans la montagne, lieu emblématique du terroir imaginaire de Benet. Sous ses faux airs de Langlois, cet autre possible roi sans divertissement (qui souligne au passage, l’air de rien, l’existence de plus d’une correspondance entre Benet et Giono) traque sans relâche les déserteurs tentant de rejoindre le maquis et de fuir ensuite le district, tout en ajustant délicatement les pièces d’un puzzle légèrement mafieux, et en se découvrant peu à peu des sentiments qu’il pensait devoir lui rester étrangers. Benet s’amuse ici énormément, construisant les faux-semblants par dizaines, usant de ses coutumières vraies-fausses digressions, dont l’utilité réelle se révèle souvent beaucoup plus tard dans la narration, toujours éclatée, même si l’on reste ici loin des extrêmes de l’inaugural « Tu reviendras à Région ». Le docteur Sebastian, l’un des protagonistes centraux du premier roman de Benet, joue d’ailleurs un rôle essentiel dans cet « Air d’un crime », contrepoint permanent dont on se réjouira de découvrir la fonction au fil des pages…

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Un roman très réussi qui, affectant une ambition moindre que d’autres écrits de Benet, parvient aisément à communiquer le charme trouble de Région et à subvertir au passage les versants procéduraux comme les paradigmes énigmatiques du roman policier « classique ».

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« En privé, Domingo, à qui parvient immédiatement cette objection, se défendit en disant qu’avant d’adosser la charrette au conduit du haut il avait jeté un coup d’œil aux autres pour déterminer lequel d’entre eux donnait le plus d’eau, de sorte qu’il pouvait bien le jurer sur la tête de toute sa famille, quand il était arrivé pour la première fois sur la place, il n’y avait ni corps ni âme. Cette explication ne satisfit pas non plus pleinement, car un homme connaissant aussi bien le régime de la fontaine que Domingo Cuadrado devait très bien le savoir : quel que soit son comportement fantaisiste, ses quatre conduits donnaient toujours une eau semblable, abondante ou rare, fraiche ou chaude, sereine ou inquiète, silencieuse ou bruissante. Comme il se produit toujours lorsqu’une affaire grave dépend de la vraisemblance d’une autre, futile, très vite le village divisé en deux camps s’empêtra dans une controverse sur la similitude ou la disparité de comportement des quatre conduits : on allait jusqu’à affirmer à la fois qu’ils donnaient toute l’année la même eau, qu’il n’y avait pas deux jours pareils, qu’ils procédaient de quatre sources distinctes, que chacun correspondait à une saison différente, que les uns fournissaient de l’eau pour boire et les autres pour bouillir ; en somme, personne ne connaissait la fontaine dont ils avaient bu l’eau toute leur vie, comme leurs parents et leurs ancêtres. Et lorsque l’énigme du cadavre s’évanouit sans avoir été résolue, longtemps encore traîna le problème de la fontaine, à laquelle beaucoup consacrèrent des heures d’étude, d’analyse et de discussion, comme s’il s’agissait d’un objet tombé du ciel, sans histoire antérieure à ce torride samedi d’un mois de juillet inquiétant et augural. »

Le roman a été adapté au cinéma en 1988 par Antonio Isasi-Isasmendi. Les éditions françaises du texte, grand format en Minuit et poche en 10/18, sont malheureusement épuisées actuellement.

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À propos de Hugues

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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