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Notes de lecture 2014

Note de lecture : « Understanding Contemporary American Science Fiction – The Age of Maturity, 1970-2000 » (Darren Harris-Fain)

Un très intéressant parcours de trente ans de science-fiction américaine.

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LECTURE À PARTIR DE LA VERSION ORIGINALE

Harris-Fain

Publié en 2005 aux presses de University of South Carolina, dans la fameuse série « Understanding » qui décrypte la littérature et les arts pour les étudiants et les amateurs, aux côtés de titres consacrés, par exemple, à la littérature américaine contemporaine, à Marcel Proust, à Truman Capote, à Michael Chabon, à Juan Benet, à Ian McEwan, à Flannery O’Connor et à des dizaines d’autres auteurs, ce deuxième volume consacré à la science-fiction américaine, après « The Formative Period, 1926-1970 » de Thomas M. Clareson, était confié à Darren Harris-Fain, par ailleurs professeur de littérature anglaise et de philosophie à l’université Auburn de Montgomery (Alabama) après des années d’enseignement à celle de Shawnee à Portsmouth (Ohio).

Je trouve toujours très intéressant – et je regrette que les exemples en langue française en soient si rares – d’expérimenter le regard de professionnels (universitaires) de la littérature sur la science-fiction, lorsqu’ils n’en sont pas nécessairement de purs aficionados, mais jouent leur rôle de lecteurs éduqués et subtils, et de pouvoir ainsi, en tant que lecteur de longue date du genre, pour ma part, pouvoir bénéficier, potentiellement, du meilleur du « As Others See Us », comme David Langford titre l’une des rubriques les plus riches en Schadenfreude de son « Ansible ».

Darren Harris-Fain commence par une introduction qui n’est sans doute pas d’une immense originalité, mais qui a le mérite de ne pas perdre trop de pages en quête ni d’une vaine définition de la science-fiction ni d’une pierre angulaire fondatrice du genre, et de poser très clairement la question mystérieuse de la reconnaissance littéraire, avant de plonger directement dans le vif du sujet, en soulignant d’emblée qu’une des grandes caractéristiques de la science-fiction, plus que tout autre genre littéraire, est qu’elle construit sans cesse sur son propre passé, comme le disait Donald A. Wollheim dans « The Universe Makers » en 1971, et comme le rappelait John Brunner dans une interview de 1995 où, à propos du cyberpunk, il confiait que « même dans une catégorie de SF célébrée à l’époque par les critiques comme par les lecteurs pour sa nouveauté, l’influence des écrits antérieurs est évidente pour tout observateur expérimenté ». La situation au début des années 1970 est marquée à la fois par la profonde influence de la New Wave de la décennie précédente, qui a consacré une énorme énergie à tenter de franchir, au moins partiellement, la « barrière esthétique » existant jusqu’alors entre science-fiction et littérature générale, provoquant au passage un réel clivage au sein des auteurs, entre adoration et rejet, et par le début d’une fragmentation du lectorat, qui commence alors, phénomène relativement nouveau, à éclater en chapelles spécialisées à l’intérieur même d’un genre jadis plutôt monolithique.

Pho by Jay Kay Klein courtesy of Theodore Sturgeon Literary Trust

Theodore Sturgeon (1918-1985)

Proposant une première fois de garder bien présente à l’esprit la loi de Sturgeon (« 90 % de la SF est merdique, mais en fait, 90 % de la littérature en général est merdique »), et d’explorer au long de l’ouvrage cette étrange fatalité qui conduit la critique généraliste, même de qualité, par ignorance ou par fainéantise, à juger la littérature « générale » sur son Top 10 % qualitatif, et la science-fiction plutôt sur son Bottom 10 %, Darren Harris-Fain montre qu’en 1970-71, de fait, l’influence thématique et esthétique de la New Wave, sans que la vieille garde ne se soit jamais rendue officiellement, a percolé dans l’ensemble du genre, et que si un vieux briscard comme Lester Del Rey continuera à vitupérer contre elle encore en 1979, des monstres sacrés comme Robert Heinlein et même Isaac Asimov, ou de jeunes loups « conservateurs » comme Larry Niven, ont de fait intégré bon nombre des motifs et des techniques qu’ils y dénonçaient précédemment.

En passant en revue avec attention six textes primés de la période 1970-1972, Darren Harris-Fain montre le point d’équilibre atteint à cette période, entre plusieurs basculements passés et à venir : qualité littéraire classique du « Scupture lente » de Theodore Sturgeon, roman historique de haute qualité utilisant un artifice science-fictif (« Le voyage de Simon Morley » de Jack Finney), romans d’aventure à structures narratives et aux thématiques sous-jacentes modernisées par le passage de la New Wave, que leurs moteurs soient « psychédéliques » (« Le temps des changements » de Robert Silverberg), scientifiques « purs et durs » (« L’anneau-monde » de Larry Niven), historiques (« Le fleuve de l’éternité » de Philip José Farmer), ou même de sociologie de la science curieusement mâtinée de « sexe à la mode » par un vieux briscard récalcitrant et imbu de lui-même (« Les dieux eux-mêmes » de Isaac Asimov).

tiptree

James Tiptree, Jr. (Alice Sheldon), 1915-1987

Si l’auteur utilise ces six exemples détaillés pour montrer que la science-fiction « classique » de ces années-là est désormais, qu’elle l’admette ou non, contaminée par la révolution thématique et esthétique de la fin des années 60, il en analyse attentivement sept autres pour tenter d’illustrer la fusion « presque parfaite » réalisée par certaines et certains ayant pleinement intégré à leur œuvre les changements survenus, leur permettant de réelles audaces thématiques portées par une maîtrise esthétique et une parfaite connaissance de l’histoire du genre littéraire : « La main gauche de la nuit » et « Les dépossédés » d’Ursula K. Le Guin, séparés de cinq ans, intégrant subtilité et audace sociales et politiques à une narration sans faille ; « L’autre moitié de l’homme » de Joanna Russ (qui fera paraître bien pâle « La servante écarlate » de Margaret Atwood, cherchant à tout prix à renier son héritage science-fictif, douze ans plus tard), fable féministe radicale et d’une extrême intelligence ; « Vol 727 pour ailleurs », nouvelle de James Tiptree Jr. (Alice Sheldon de son véritable nom), qui peut être lue de deux manières radicalement différentes selon que l’on sait ou non au départ que l’auteur est un auteur de science-fiction ; « La guerre éternelle » de Joe Haldeman, à la fois incroyable transfiguration de la guerre du Vietnam, réponse bien sentie au fort militariste « Étoiles, garde à vous » de Robert Heinlein, à quinze ans de distance, très notable influence pour « La stratégie Ender » d’Orson Scott Card, dès la première nouvelle trois ans plus tard, et fabuleuse histoire d’amour ; « Le disparu » de Katherine MacLean et « Triton » de Samuel Delany, qui peuvent aisément se lire comme des odes à et des tableaux de la diversité sociale et politique.

L’auteur conclut ce deuxième chapitre en notant que la qualité globale de l’écriture, bien supérieure en moyenne à celle des années 50 et du début des années 60, commençant plus que largement à combler le fossé très américain entre « littérature d’idées » et « vraie littérature », doit beaucoup à la New Wave, bien entendu, mais aussi au nombre croissant d’écrivaines et d’écrivains ayant une formation littéraire ou « sciences sociales » plutôt que « sciences dures », en attendant l’arrivée un peu plus tard de davantage d’auteurs à véritable « double culture » comme Gregory Benford ou John Kessel.

Star Wars - A New Hope (1977) Factors Commercial Poster by Hildebrandt

Le troisième chapitre utilise 1977 comme année-charnière, avant tout du fait de la répercussion du film « Star Wars » sur le genre, qui semble simultanément devenu beaucoup plus populaire, gagnant en apparence des centaines de milliers de fans, et reculer au plan du scénario et de l’écriture en direction des années 1930, contrairement par exemple aux précédents « 2001, Odyssée de l’espace » ou « Orange mécanique », en 1969 et 1971, qui étaient, il est vrai (note l’auteur) d’origine britannique. Darren Harris-Fain voit ainsi dans les années qui suivent l’émergence d’une « science fantasy » qui va progressivement envahir les linéaires de copies bon marché de westerns galactiques mêlant du Tolkien remâché et du E.E. Smith décomplexé. Là, on sent distinctement que l’auteur s’attriste un peu… Mais une réaction qualitative s’organise, de deux directions différentes, cherchant, parfois simultanément, un retour plus rigoureux à une forme de spéculation scientifique et un approfondissement poursuivi des thématiques sociales et politiques apparues en force au cours des dix années précédentes, sans rien lâcher, bien au contraire, sur la qualité de l’écriture.

Darren Harris-Fain sélectionne pour analyse détaillée cinq œuvres emblématiques de cette quête réussie dans ces années 1977-1983 : « L’été-machine » de John Crowley, dont le mélange si habile de culture amérindienne, de société post-apocalyptique et de quête hantée du sens de la mémoire, que sous d’autres cieux ni Russell Hoban ni même Claude Simon ne renieraient nécessairement, fait ici merveille  ; « Liens de sang » d’Octavia E. Butler, logiquement acclamé au sein du genre SF comme en dehors, utilise un élément classique de l’arsenal science-fictif, le voyage temporel, qu’elle malmène joliment, pour parvenir à une histoire magnifique de race, de genre et de sexe ; « Un paysage du temps » de Gregory Benford, par certains aspects presque un manifeste pour la « hard science » en littérature, utilise la spéculation sur les propriétés du tachyon pour offrir à la fois une fort belle analyse sociologique des milieux de la recherche de haut niveau, largement digne du « La vie de laboratoire » de Bruno Latour, une histoire profonde de relation entre personnages, et une réflexion sur l’histoire et le changement qui guidera ensuite des décennies de travaux, dont la plus célèbre illustratrice sera sans doute Connie Willis ; « La grande porte » du vétéran Frederik Pohl, qui rafraîchit durablement le space opera, loin des amusantes niaiseries étoilées, en y adjoignant une rare profondeur des personnages et un style à son sommet, tout en ironie parfois glaçante ; « Le livre du Nouveau Soleil de Teur » de Gene Wolfe, enfin, dont les 400 000 mots soigneusement pesés et polis sont à eux seuls un hommage à toute l’écriture, est une de ces œuvres éclatantes qui illuminent sans peine de leur classe, de leur richesse, de leur subtilité et de leur intelligence l’ensemble de la littérature.

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Gene Wolfe, 1931-…

Puis vint l’année 1984 et le cyberpunk, incarné ici prioritairement par le « Neuromancien » de William Gibson, et sa si fameuse première phrase, « Le ciel au-dessus du port était couleur télé calée sur un émetteur hors service », écho du poème de T.S. Eliot « La chanson d’amour de J. Alfred Prufrock » et de son « Quand le soir est contre le ciel écartelé / Comme un patient sur une table, anesthésié », introduisant donc massivement dans la science-fiction la tonalité du roman noir chandléro-hammettien (après le précurseur Alfred Bester et son célébré « L’homme démoli » de 1953) aux côtés de l’interface homme-machine banalisée, du réseau virtuel mondial et de la domination politique écrasante des entreprises multinationales. Si beaucoup d’observateurs louèrent ce mouvement littéraire informel pour sa pertinence, utilisant la science-fiction comme le vecteur potentiellement le plus en phase avec l’âge de l’information généralisée et du capitalisme triomphant, certains esprits grincheux, surtout parmi la frange politiquement conservatrice des auteurs de science-fiction (occupée notamment, presque au même moment, à développer intensément la niche littéraire de la SF spatiale militaire), affectèrent de n’y voir qu’une nouvelle expression du pessimisme fondamental de la New Wave, hérité de Ballard, Aldiss ou Ellison.

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Repris par l’auteur, ce jugement de John Clute me semble indispensable : « This double intuition of Neuromancer about the nature of the world to come – that we are hugely empowered, that we are essentially powerless – may be the most profound metaphor constructed by an sf writer for the experience of living in the 1980s and 1990s. »

La « décennie cyberpunk » est aussi celle qui voit un redémarrage et une transformation, vers toujours plus d’ambition et de précision, de la science-fiction « historique » et « uchronique », vingt ans après « Le maître du Haut Château » de Philip K. Dick, avec des textes comme « Le Lucky Strike » de Kim Stanley Robinson ou « Les veilleurs du feu » de Connie Willis, à la visée implicite mais de plus en plus appuyée, parfaitement fidèle à l’esprit de ce genre littéraire, de reprendre à leur compte la phrase fameuse du philosophe George Santayana : « Ceux qui ne parviennent pas à apprendre les leçons de l’histoire sont condamnés à la répéter ».

La diffusion des thématiques cyberpunk dans une grande partie du champ (un peu comme la New Wave vingt ans plus tôt) ne doit pas faire oublier que les années 1984-1992 sont aussi celles qui voient la biologie et les biotechnologies prendre enfin toute leur place, se mêlant plus ou moins étroitement aux enjeux informationnels et cybernétiques pour rendre les modifications corporelles chères à l’esthétique « punk » des membres du souple club de « Mozart en verres miroirs » (l’anthologie-clé du mouvement cyberpunk, concoctée par Bruce Sterling) beaucoup plus que de simples gadgets décoratifs ou militaires, et concerner in fine la nature même de l’espèce humaine comme dans l’exceptionnel, même si son final proprement métaphysique peut dérouter, « La musique du sang » de Greg Bear, ou encore dans le « Galapagos » de Kurt Vonnegut Jr. (dont Darren Harris-Fain analyse au passage remarquablement le statut bien particulier à la frontière exacte de la science-fiction et de la littérature dite générale).

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L’auteur finit son quatrième chapitre en poursuivant le fil de la diversité culturelle précédemment abordé, avec la trilogie de la « Xénogenèse » d’Octavia E. Butler, le « Kirinyaga » de Mike Resnick, et peut-être plus paradoxalement, le tout début de la saga Vorkosigan dans « Opération Cay » de Lois McMaster Bujold, en analysant assez finement les raisons de l’énorme statut de best-seller atteint par Orson Scott Card avec « La stratégie Ender » et ses suites, en étudiant de près trois « sommes science-fictionnesques » qui sont chacune comme un récapitulatif de l’état de l’art à un moment donné (« Hypérion » de Dan Simmons, « L’enfant de la fortune » de Norman Spinrad, et « The World at the End of Time » de Frederik Pohl, qui ne semble pas avoir été traduit en français).

Les dernières pages de cette partie sont consacrées à un auteur peut-être un moins connu en France, peut-être un peu « pointu » pour une grande partie du lectorat SF américain, mais que Darren Harris-Pain considère comme un authentique miracle d’équilibre entre une pleine maîtrise thématique de la science-fiction et une énorme qualité littéraire, narrative et artistique, à savoir John Kessel et tout particulièrement son roman « Bonnes nouvelles de l’espace ». L’auteur ajoute une belle analyse du statut hybride et magnifique de Karen Joy Fowler et de son « Sarah Canary » (non traduit en français), et mentionne in fine, comme la parfaite conclusion de l’ « ère cyberpunk », ouvrant déjà sur tout autre chose, l’excellent « Le samouraï virtuel » de Neal Stephenson (dont le titre français est toutefois à mon avis une pure abjection, incompréhensible vis-à-vis du si subtil « Snow Crash » d’origine).

Il me semble utile de reproduire (mes excuses pour cette traduction sauvage et maladroite) quelques mots de Darren Harris-Pain, à propos de la place du genre science-fiction dans le paysage littéraire autour de l’année 1993, prenant prétexte de son analyse fine de John Kessel :

« Malheureusement, quand des personnes peu familières de la SF écrite pensent « science-fiction », elles ont peu de chances de penser à des écrivains comme John Kessel, et bien davantage de chances de penser à des écrivains comme Michael Crichton – intelligents, compétents, inventifs, mais plus concernés par l’écriture de thrillers enlevés que par les valeurs littéraires. Crichton, typiquement, utilise le matériel science-fictif dans des romans à succès qui jouent sur diverses angoisses contemporaines vis-à-vis du progrès technologique et de ses risques lorsque, souvent, seul le profit importe. (…) Plutôt que d’explorer les effets des changements apportés par la science et par la technologie, comme le fait l’essentiel de la SF, un roman de Crichton exploite les peurs pour conduire une histoire d’action excitante, sans se soucier de pouvoir être considéré sérieusement. Comme le disait l’éditeur Charles N. Brown, les thrillers, les polars, la fantasy commerciale, et la plupart des autres types commerciaux de fiction jouent par nature un rôle de consolation. Ils supposent un problème dans le monde, problème qui doit être corrigé pour que l’équilibre précédent revienne. Mais la SF vous dit que vous ne pourrez jamais remettre le génie dans sa lampe. Après le récit, le monde change, et change, et change. C’est aussi pour cela que la SF ne se vend en général pas comme des petits pains : parce qu’elle ne console pas, et elle ne ramène jamais le lecteur à une vie normale à la fin. »

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Le cinquième et dernier chapitre se consacre d’abord largement, et fort justement, à l’un des plus grands monuments de la science-fiction contemporaine, « La trilogie martienne » de Kim Stanley Robinson, parfait symbole de maturité d’un genre, dans son alliage quasiment parfait entre souci de détail et de rigueur scientifique, qualité et profondeur des personnages, ampleur du dessein socio-politique sous-jacent, et qualités narratives propres. Darren Harris-Pain signale aussi au passage le caractère emblématique de cette trilogie dans un genre qui tend désormais, en effet, pour le meilleur et pour le pire, à produire des romans de plus en plus épais et / ou de plus en plus associés en cycles de trois, quatre ou cinq volumes, au moins, citant comme autres exemples l’univers Alliance-Union de C.J. Cherryh (mais je trouve l’exemple un peu « outré ») et la quadrilogie « The Sleepless » (non traduite en français) de Nancy Kress, en en profitant au passage pour comparer le travail de cette dernière, d’une richesse et d’une écriture époustouflantes, à la pauvreté intellectuelle et narrative du « Atlas Shrugged » (« La grève » – on peut rire un peu) d’Ayn Rand. Il n’y a pas de petit profit, comme dirait celle-là, justement.

La suite du chapitre se consacre, d’une perspective naturellement uniquement américaine, à la perméabilité relative entre SF et littérature générale de nos jours (ou presque), en passant en revue les cas déjà « historiques » d’Aldous Huxley, de George Orwell, de C.S. Lewis, d’Anthony Burgess, de William Golding, de Doris Lessing, de Kingsley Amis et de Iain Banks, en y ajoutant, mais pour des raisons différentes, ceux de Margaret Atwood, de Kurt Vonnegut Jr. et d’Harlan Ellison. Attribuant cette opinion aux critiques positionnés à l’intérieur du genre science-fictionnel, mais semblant la partager assez largement, Darren Harris-Pain rappelle que beaucoup d’incursions d’auteurs de littérature générale dans le matériel de la science-fiction sont  souvent désolantes, à l’exception d’une grosse douzaine, peut-être, sur une trentaine d’années. Trois des exceptions analysées en détail sont « Galatea 2.2 » (non traduit en français) de Richard Powers, « Le moineau de Dieu » de Mary Doria Russell et « Les chiens-monstres »  de Kirsten Bakis.

cryptonomicon

L’auteur nous présente ensuite deux œuvres pour lui représentatives de la profondeur émotionnelle que la SF contemporaine est désormais parfaitement capable de créer et de mettre en scène : « La paix éternelle » de Joe Haldeman (dont il admirait déjà énormément « La guerre éternelle », parue vingt-deux ans plus tôt), transfigurant les thèmes chers à l’auteur vétéran du Vietnam dans une guerre contemporaine entre nations industrialisées (conduites par leurs entreprises) et pays en voie de développement, et « L’histoire de ta vie » de Ted Chiang, dont le principal protagoniste est un linguiste confronté à un intense travail de communication à des extra-terrestres, renouvelant profondément l’un des motifs les plus anciens du genre.

Poursuivant son idée, Darren Harris-Pain cherche à illustrer une éventuelle porosité croissante entre science-fiction et littérature dite générale en suivant le parcours de Neal Stephenson, depuis son très qualitatif et indiscutablement science-fictif « Samouraï virtuel » (argh, ce titre français encore !) jusqu’à son « Cryptonomicon » de 1999 : situé dans le passé et dans le présent plutôt que dans le futur, et non pas dans un passé et un présent « alternatifs » mais dans les nôtres, méticuleusement documentés, ce roman semblant tourner autour de casseurs de codes durant la deuxième guerre mondiale et d’ingénieurs informaticiens et de capital-risqueurs contemporains est pourtant, d’après l’auteur comme d’après John Clute, qu’il cite, indiscutablement science-fictif (mes excuses pour la traduction rapide et approximative ci-dessous) :

 » « Cryptonomicon » est un roman à propos du monde, une réécriture radicale de l’histoire depuis la deuxième guerre mondiale comme celle d’une conspiration de données ; et on pourrait argumenter que tout roman ayant le monde pour propos partage une identité structurelle avec les plus ouverts des récits de science-fiction. La science-fiction est en effet, plus précisément, cet ensemble d’histoires qui discutent le monde, qui discutent l’affaire, le cas du monde. Il est important, et probable, mais pas indispensable, que cette discussion donne des résultats qui ne sont pas encore devenus la réalité. Que « Cryptonomicon » ait lieu en grande partie dans le passé n’a aucune importance pour une discussion qui le comprend correctement, à savoir comme un texte de science-fiction sur la compréhension du monde en tant que lignes de codes et d’instructions auquel le monde doit se soumettre. »

L’auteur résume ainsi la vision de John Clute :  » « Cryptonomicon » est une histoire secrète de l’impact de l’information sur le monde moderne. »

Poursuivant son exploration de la frontière fluctuante entre les genres, en empruntant quelques exemples à Gary K. Wolfe, l’auteur rapproche ainsi les romans de Jonathan Carroll (situés « dans » le genre science-fiction) de ceux de Jonathan Lethem (situés « hors » du genre science-fiction).

Constatant en conclusion que, malgré les extraordinaires réalisations de ses auteurs, la science-fiction restait encore il y a dix ans (et sans doute aujourd’hui) mal connue et toujours plutôt méprisée du monde littéraire et du monde académique dans leur majorité, Darren Harris-Pain rappelle toutefois que les acteurs du champ y ont leur part de responsabilité, l’attitude « anti-littéraire » étant indiscutablement très répandue parmi les auteurs, les éditeurs et les lecteurs du genre aux États-Unis.

Étudiant ensuite la volée de bois vert reçue par Tom Wolfe de la part de la critique littéraire « classique » (et notamment du dinosaurien John Updike) au moment de la parution de « Un homme, un vrai », l’auteur examine l’étroitesse souvent constatée de ce qu’est de la « littérature », pour les tenants du haut du pavé de l’institution littéraire, et se penche de près sur la très faible (extrêmement faible) représentation de ses textes dans les manuels scolaires et dans les anthologies conçues pour les élèves des collèges et des lycées, en dehors de quelques exemples canoniques (toujours les mêmes), qui pointe sans doute, notamment, vers les méfiances des corps constitués en charge de ce corpus envers la science et envers le « populaire » – alors même qu’une part significative de la production de qualité au sein du genre n’est ni de la « science dure » (mais l’utilise en revanche bien souvent dans sa manière de voir le monde) ni vraiment « populaire » (les accusations, paradoxales, d’ « élitisme » n’y étant pas si rares).

Le livre de Darren Harris-Fain offre ainsi une précieuse excursion dans le regard d’un universitaire de littérature générale, néanmoins lecteur attentif et passionné de science-fiction, raisonnablement analytique, désireux de comprendre et de comparer, capable de proposer ses propres choix et appréciations qui, par moments, se conforment aux hiérarchies internes au genre, et à d’autres moments, peuvent s’en écarter significativement. Une lecture passionnante.

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Darren Harris-Fain

À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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