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Notes de lecture 2012

Note de lecture : « The Northwest Passage » (Norman Lavers)

Un étrange objet-culte littéraire, à l’influence discrète mais indéniable.

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LECTURE À PARTIR DE LA VERSION ORIGINALE

The_Northwest_Passage

Publié en 1984 chez Fiction Collective 2, une coopérative d’auteurs soutenue par University of Alabama Press et par l’université de l’Utah, le premier roman de Norman Lavers, à l’époque professeur de l’Arkansas State University et ornithologue amateur réputé, réalise une surprenante fiction à plusieurs niveaux de langage et de réflexion sur le sens de la littérature et de l’interprétation des textes passés.

Les restes des journaux de bord d’un groupe d’explorateurs britanniques, ayant tenté au dix-huitième siècle de remonter la côte ouest du continent américain à la recherche du passage du Nord-Ouest, sont retrouvés par hasard à la fin du vingtième siècle par un chercheur américain, ornithologue amateur à ses heures, qui tente d’éditer le manuscrit. Bien des années plus tard, cette tentative d’édition se retrouve dans les mains d’un chercheur spécialisé dans le lointain passé qui tente à son tour, lisant donc depuis un fort lointain futur, de comprendre le sens et les enjeux aussi bien du manuscrit d’origine que de son commentaire par le chercheur américain du vingtième siècle.

La juxtaposition crue des trois langages utilisés tour à tour, fort différents et illustrant logiquement leur époque d’usage (au prix d’un postulat et d’une création qui évoque curieusement l’ « Enig Marcheur » (1980) de Russell Hoban, dans le cas du langage de l’universitaire du futur), ainsi que des trois registres (journal d’exploration, vagabondage littéraire et sentimental d’un chercheur apprenti éditeur, exégèse désespérée d’un universitaire futur) donne une singulière efficacité intellectuelle et poétique à ce texte inclassable, qui ne déparerait ni parmi la science-fiction la plus qualitative ni parmi la littérature généralement appelée « post-moderne » la plus exigeante. À titre d’exemple, on trouvera certains échos de ce roman hors normes aussi bien dans « Les fusils » (1994) de William T. Vollmann que dans « Terreur » (2007) de Dan Simmons, aussi bien dans « La prière d’Audubon » (2000) de Isaka Kôtarô que dans « Le grand Livre » (1992) de Connie Willis.

Il n’est donc pas étonnant que cette captivante tentative, à la fois superbe exercice de style et réflexion mélancolique sur le sens qu’accorderait le futur aux poignants efforts d’explorateurs de l’impossible ou de « conquérants de l’inutile », bien que n’ayant connu aucune véritable diffusion, fasse l’objet d’un culte aussi discret qu’intense auprès d’un certain nombre d’écrivains américains et canadiens contemporains.

Pour donner un exemple du tableau que peut tracer le chœur des trois voix associées dans le texte (dans une maladroite tentative de traduction personnelle, les mots d’origine figurant ci-dessous dans le corps de la note de lecture en anglais) :

 (Explorateur britannique du dix-huitième siècle) « J’ai r’gardé le Dr Harris, qui m’a r’gardé. Ils ont dû fout’ le feu, j’ai dit, le réalisant soudain’ment moi-même. Il approuva lentement de la tête ; y m’semble, j’ai dit, qu’ils massac’ 1 500 bêtes pour choper ces sept-là. V’s êtes encore sûr, en voyant ça, que l’Homme est un « Noble Sauvage », dev’nu brutal et corrompu seul’ment par la civlisation, ou est-ce’qu’vous acceptez maintenant qu’y a eu au moins un bout de progrès et de développement qui venait de nos origines elles-mêmes ? Le Dr Harris était livide et ne répondit pas. »

(Professeur contemporain) « Je suppose que je ne crois désormais plus trop davantage au « Noble sauvage » du Dr. Harris qu’à l’espèce de constant progrès darwinien de Davie (…). Mais d’un côté, on parle de sur-chasse au Pléistocène, de l’autre, de guerre génocidaire. Il me semble qu’une culture donnée peut certainement améliorer ou corrompre, et que la technologie change sans arrêt les bases de cela. Mais je ne suis pas sûr que l’homme lui-même change vraiment, il y a une trame commune dans toute l’histoire : « Nous sommes dans une dépression, un endroit désolé, criblé de cratères, le ciel est tout noir ». C’est la voix des astronautes, ceux auxquels, en tant que bon homme de gauche, je devrais m’opposer puisqu’ils gaspillent de l’argent qui pourrait nourrir ceux mourant de faim… mais j’entends, dans cette excitation et cet enthousiasme, la voix d’un voyageur bien plus ancien. »

(Chercheur du futur) « JE VOUS DIS 1 HISTOIRVRAI QUAND MOI JEUNE EVID JE LIS BEAUCOUP DE LIVRES D’ALORS / D’EPOQUE LA PLUPART LIVRES-VRAI MAIS AUSSI BEAUCOUP LIVRES-FAUX MOI AUSSI AIMAIS BEAUCOUP LIVRES-FAUX D’ALORS / D’EPOQUE MAIS TRES DEROUTANTS. »


 

ORIGINAL READING NOTE IN ENGLISH

Strange cult literary object, of real influence for many American postmodernist writers.

As described by its once-editor, an outlet of the University of Alabama Press : a group of 18th century, English explorers, searching for a Northwest Passage, are trapped in the ice off Cape Barrow. All die of scurvy, trichinosis, starvation, or madness. Late in the 20th century, an unemployed history teacher in the Puget Sound region of Washington State locates the journals of the ship’s naturalist and its doctor, and begins editing them in the hope that the resulting book will help him find a job. There is a runaway nuclear reactor « accident. » When, in the far distant future, the Pacific Northwest has cooled down enough to be reentered, the 18th century journals and the teacher’s edition of them are rediscovered. These new papers are eagerly fallen upon by a scholar who begins to re-edit the 20th century edition. Ultimately, the three centuries converge in language – each with its own grammar, punctuation and spelling – a chorus of distinct voices.

A few examples of this chorus :

(18th Century explorers) « I lookt at Dr Harris, who lookt at me. They must have sett the Fire, I said, suddaynly realizing it myself. He nodded slowly; I make out, said I, they kill’d 1,500 of the Beasts in order to carry off those 7. Do ye still mayntayne, in the face of this, that Man is a « Noble Salvage », become debaucht & brutaliz’d onelie as he has become more Civiliz’d, or must ye Grant now, that ther has been at least Some developpment & progress from our Ab-Originals? Dr Harris lookt Ashen, & made no reply. »

(Contemporary teacher & editor) « I guess I don’t much believe in Dr. Harris « noble salvage » anymore than I believe in Davie’s constant sort of Darwinian progress. (…) But at one end of the scale is « Pleistocene overkill » and at the other genocidal war. It seems to me that a given culture, certainly, can correct or corrupt, and that technology does run on linearly, constantly changing all the givens. But I’m not sure that man himself changes at all, for common threads seem to run through the whole story : « We are in a depression here. A stark place… pockmarked by craters… the sky is completely black… » This is the voice of the astronauts, who, as a good liberal, I ought to be opposing since they are wasting wealth that could be feeding starving people, (…) but I hear in the excited, the enthusiastic tones, the voice of an older traveler. »

(Distant future scholar) « I TELL U TRU STORI WHEN I YONG OF CORSE I READED MANI THEN/TIME BOOKS MOST TRU-BOOKS BUT ALSO MANI LIE-BOOKS I TO MUCH LIKED THEN/TIME LIE-BOOKS BUT THEY VERI PUZZLING »

Though a quite strange literary object, this somewhat « cult »-novel is not only a strong exercise of style, but also a moving story of early explorers, and of the way their efforts might be considered « from above / beyond »… It is not surprising then, that this book is still considered a lasting influence by some of the most well-known « postmodernist » writers…

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lavers

À propos de Hugues

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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