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Notes de lecture 2014

Note de lecture : « L’enfant des colonels » (Fernando Marías)

Le fort roman de la torture scientifique en savoir-faire à affiner et transmettre – qui rate sans doute la grandeur par un traitement paradoxalement plat.

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enfant des colonels

Publié en 2001, traduit en français en 2009 aux éditions Cénomane par Raoul Gomez, le cinquième texte du Basque (de langue castillane) Fernando Marías Amondo est son roman de la consécration, avec l’obtention du prix Nadal en 2001.

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Plus de 500 pages soigneusement enchevêtrées pour raconter d’abord la transmission et le perfectionnement d’un savoir-faire essentiel du vingtième siècle, celui de la torture « scientifique », des caves parisiennes livrées aux nazis et aux opportunistes émules de Bonny et Lafont, durant la deuxième guerre mondiale, aux propriétés latifundiaires confiées aux indispensables spécialistes par les dictatures et les juntes sud-américaines, dans le cadre ou non d’un efficace plan Condor, ensuite, la persistance, malgré ses limites et ses propres palinodies, d’un esprit humaniste de résistance à l’horreur, enfin, la sublimation du Mal, regardé trop en face, par l’amour et la tendresse, au plan individuel : le récit du journaliste espagnol Luis Ferrer, envoyé spécial au Léonito, petite république tout récemment revenue à la démocratie au sein de l’arc américano-caraïbe, où ses parents se rencontrèrent jadis, entrelacé du manuscrit reçu de Jean Lavenier, vieillissante sommité de la psychiatrie, de la Résistance et des luttes pour la paix, non exempt de quelques culpabilités et ambiguïtés, manuscrit dans lequel percolent les lettres et indications fournies par son ancien ami de jeunesse, Victor Lars, au sombre destin et à la folie froide et calculatrice, affronte avec un succès mâtiné d’amertume l’un des grands démons de notre modernité, dont les résurgences semblent toujours plus impossibles à ensevelir.

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el nino

 » – Le 1er mai 1947, Triunviro était encore un gamin, il devait avoir dix-sept ans – poursuivit Aurelio -. Mais c’était un fils de pute de première catégorie. Cela faisait quelques mois que j’étais au Léonito, et nous nous étions rencontrés à diverses reprises. J’avais neuf ans de plus que lui, mais malgré la différence d’âge il a dû penser que je l’aimais bien, parce qu’il me racontait ses histoires, c’est-à-dire, ses abominations, et ça lui plaisait que je l’appelle Tété, ce qu’il permettait à très peu de gens à l’époque. En fait, je me souviens de lui alors et je le vois comme un gamin féroce et mal élevé, un de plus parmi les autres. La différence, c’est qu’il avait un pouvoir illimité : tous les hommes du Léonito, du dernier des paysans à l’officier le plus apprécié de n’importe lequel des trois colonels, craignaient ses caprices et savaient que, d’une façon ou d’une autre, ils étaient ses esclaves. Quant aux femmes, et j’en suis témoin parce qu’il s’en est vanté plus d’une fois en ma présence, il était fier de les avoir toutes eues, toutes celles qui valaient la peine, précisait-il aussitôt. « Mes juments », il les appelait.  Ses hommes sillonnaient sans cesse le pays à la recherche de nouvelles « juments » et aucune maison n’était à l’abri de ses coups de filet, surtout les plus humbles. Comme, en toute logique, il y en avait qui cachaient leurs filles, on a inventé un loi selon laquelle toute naissance devait figurer dans une sorte de nouveau recensement. Il disait qu’ainsi, quelques années plus tard, il aurait une liste de fiches, signées par les parents respectifs, avec les noms de toutes les filles qui devaient se trouver dans chaque foyer, à attendre qu’il décide lui-même si elles lui convenaient ou pas ; avec cette astuce, il n’y aurait pas de cachette qui vaille. Pour chaque inscription on offrait à chaque citoyen je ne sais trop quelle somme, trois fois rien, je suppose, et beaucoup ont mordu à l’hameçon sans se douter qu’ils condamnaient leurs filles à être violées vingt ans plus tard… Bref, un mioche sanguinaire, sans scrupule mais avec du pouvoir. Pourvu que tu ne rencontres jamais personne comme lui. Mais moi, j’étais ambassadeur et je devais faire avec. Et j’ai fait avec… »

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« J’ai pris mon courage à deux mains, j’ai regardé Himmler dans les yeux et adopté un ton grave, prenant à témoin le masque mortuaire qui ne pouvait contester aucun de mes mensonges : j’ai présenté l’expérience Tuccio – dont je n’ai révélé, à ma convenance,  que de vagues lignes maîtresses – comme un projet bien en place qui enthousiasmait Heydrich et dont il n’y avait pas de trace écrite en raison justement de son envergure, de l’importance qu’il lui avait accordée. Enflammé par mon propre discours, auquel l’intérêt de mon auditeur et son regard parfois approbateur donnaient des ailes, je suis parvenu à lui faire partager mon enthousiasme, et l’après-midi même je rentrais à Paris avec des instructions personnelles d’Himmler, qui a peut-être vu dans l’annexion de mon talent une victoire posthume sur son ambitieux et défunt adjoint. Quoi qu’il en soit, je devais présenter au plus vite un rapport détaillé sur mes progrès dans le domaine de « l’utilisation de la douleur mentale comme alternative à la douleur physique ». Je n’avais pas de temps à perdre : j’avais vendu quelque chose qui n’existait pas et je me devais de l’inventer sans tarder. »

L’ambitieux travail de Fernando Marías, s’il propose une lecture résolument captivante, échoue toutefois à atteindre la puissance du « grand » roman : la folie qui l’habite indéniablement est sans doute un peu trop scolairement systématique, la narration aux rebondissements nombreux est sans doute un peu trop prévisible, offrant au lecteur bien des « coups de théâtre » qui n’en sont guère, et l’écriture, terriblement lisible, déploie une ligne claire flirtant un peu trop souvent avec la platitude et la fadeur. Il lui manque sans doute le souffle poétique intime et multiforme qui irrigue des romans monumentaux, à la folie habilement non maîtrisée, tels le « Central Europe » de William T. Vollmann, le « CosmoZ » de Claro, ou encore le « Mantra » de Rodrigo Fresan, sur un propos qui s’y prêtait pourtant si bien.

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fernando-marias

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