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Notes de lecture 2014

Note de lecture : « Inversion » (Brian Evenson)

L’histoire macabre et le rituel religieux comme terrifiants chemins vers « l’autre côté du rideau » de la folie.

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Publié en 2006, traduit en français en 2007 par Julie et Jean-René Etienne au Lot 49 du Cherche-Midi, le quatrième roman de Brian Evenson, huit ans après « Père des mensonges », quatre ans après le court « Dark Property » (qui ne semble pas avoir été traduit en français pour l’instant) et trois ans après la novella « La confrérie des mutilés », poursuivait le travail de mise à nu des noirceurs implicites de la religion qui hante son œuvre, en poussant quelques crans plus loin l’exploration et le croisement avec l’horrible que lui permet sa redoutable écriture.

Au sein d’une communauté mormone de l’Utah, Rudd, lycéen vivant seul avec sa mère depuis le suicide de son père, est amené, lors d’une initiation scolaire à la recherche en bibliothèque, à se pencher sur un faits divers datant du tout début du vingtième siècle, relatif au meurtre d’une femme par un certain William Hooper Young, qui se trouve être le petit-fils de Brigham Young, l’un des mythiques fondateurs de l’Église de Jésus-Christ des saints des derniers jours, autrement dit les Mormons. En compulsant les articles de journaux de l’époque, Rudd découvre un bon nombre de contradictions et de circonstances jamais réellement élucidées, en même temps que des allusions au « rituel de l’expiation par le sang », l’un de ces secrets de l’Église qui a été officiellement abandonné il y a bien longtemps…

« Ce qu’on fait, c’est qu’on creuse d’abord la fosse avant d’y mener l’objet du sacrifice et de l’inviter à se confesser et à s’offrir à Dieu. On tranche la gorge de part en part pour que le sang gicle et baptise la fosse. Puis on laisse tomber l’objet du sacrifice dans la fosse et on l’enterre comme il est tombé, sans le redresser ni l’arranger. Il a été baptisé avec son sang en même temps que la fosse et, le millenium venu, il se relèvera de la tombe, restauré. »

En compagnie de son mystérieux demi-frère Lael, Rudd erre dans la campagne de l’Utah au guidon de son scooter, et semble de plus en plus sujet à de troublantes absences, le laissant partiellement amnésique au réveil, jusqu’au jour où il est retrouvé seul, moribond, miraculeux survivant du massacre d’une famille en pique-nique par un tueur inconnu, et que Lyndi, la fille de la famille, absente le jour du drame, le prend en affection lors de sa convalescence à l’hôpital.

Jouant à la perfection des points de vue de ses narrateurs multiples, successifs ou imbriqués, parfaitement identifiés (Rudd ou Lyndi) ou plus difficiles à cerner avec exactitude, maniant une fois de plus cette écriture de chirurgien fou qui parcourt toutes les pièces courtes de ses recueils « La langue d’Altmann » ou « Contagion », Brian Evenson tisse une toile d’obsession fondamentale et glaçante, et laisse deviner au lecteur dans les interstices la gestation de quelque chose… d’horrible, vraiment.

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David Lynch et David Cronenberg ont été mentionnés par la critique à propos de cette « Inversion », à juste titre, pour une telle glissade déliquescente dans les méandres où le rite collectif, la psychologie individuelle et la propension à la folie s’enchevêtrent si inextricablement. On peut aussi songer à certains des aspects les plus obsessionnels du travail de H.P. Lovecraft, magnifiés par l’écriture autrement fouillée et poétique que manie Brian Evenson, et tout particulièrement à « L’affaire Charles Dexter Ward », dans laquelle les microfilms des archives auraient remplacé certains grimoires poussiéreux, tandis que le livre de Mormon prendrait des dimensions de Necronomicon.

« Il s’attela à la rédaction de son devoir sans écouter Lael qui lui conseillait d’y renoncer, affirmant qu’il commettait une erreur et que Mrs. Madison y lirait quelque chose de lui.
« Qu’est-ce que je risque ? demanda Rudd. Elle peut y lire tout ce qu’elle veut : je n’y suis pas. »
Son comportement à son égard changerait, prédit Lael, elle lui demanderait comment ça allait à la maison, le regarderait de travers. Au final, lui-même en serait changé.
« Tu ne la connais même pas », dit Rudd.
Lael secoua la tête. Il en savait assez, dit-il. Il savait comment étaient les gens.
Rudd ne l’écouta pas, rédigea son brouillon. Il voulait prouver à Mrs. Madison que son verre était à moitié plein. Rien de sorcier, un bête compte rendu de recherche, il suffisait de développer un sujet, formuler quelques questions, laisser les mots s’agréger. Il n’avait même pas besoin de livrer ses conclusions sur quoi que ce soit, seulement de résumer et, dans une certaine mesure, d’interpréter. Il fallait juste montrer qu’il était capable de mener à bien une recherche. »

Ce qu’en dit Nébal sur son blog est ici.

Les deux éditions du roman, en Lot 49 et en 10/18, sont actuellement malheureusement épuisées.

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© Valerie Evenson

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  1. Pingback: Note de lecture : "Baby Leg" (Brian Evenson) | Charybde 2 : le Blog - 30 septembre 2014

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