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Notes de lecture 2014

Note de lecture : « Polaroïds » (Marie Richeux)

D’intenses textes d’une page qui se développent aux yeux du lecteur en quelques mots poétiques choisis.

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Productrice et animatrice de l’émission « Pas la peine de crier » sur France Culture depuis 2010, Marie Richeux a tenté en quelque sorte dans ce livre paru en 2013 chez Sabine Wespieser de retranscrire à l’écrit l’expérience que procurent en radio les instantanés, qu’elle sort soudainement en cours d’émission, et développe en effet en quelques instants, comme avec le procédé photographique d’Edwin H. Land, pour les oreilles de l’auditeur, donnant à entendre une précieuse touche d’imaginaire et de poésie, dont le sujet et l’objet se dévoilent peut-être, le révélateur ayant fait son office, dans les derniers mots de chaque billet.

Georges Didi-Huberman détaille les enjeux de ce projet dans sa fort belle préface, notamment à travers ces mots : « Polaroïds, donc : « se polariser » sur la texture même des choses. S’approcher, se pencher, donner sa place au minuscule. Mais, aussi, « polariser » les rapports que chaque chose entretient avec ses voisines : se déplacer, faire changer l’incidence de la lumière, donner sa place à l’intervalle. Dans l’économie – je veux dire le rythme de vie – de Marie Richeux, il s’agit, si j’ai bien compris, d’écrire chaque jour un récit en miniature, l’ekphrasis d’une seule image, l’état des lieux d’une seule situation, et de le transmettre presque aussitôt, façon d’en partager la jouissance, à la radio, par lecture interposée, la voix jouant ici le rôle du matériau polarisant permettant le « développement instantané » de l’image racontée. »

Même si le jeu du patient assemblage de billets ici réalisé engendre, parmi les dizaines de textes proposés au développement révélateur, quelques inégalités, le pari poétique est largement réussi, jouant avec une intense subtilité des évocations suggérées par les premiers mots de chaque texte, les enrichissant brièvement pour donner in fine, en une dernière phrase à la beauté souvent singulière, une clé, une possible explication, ou un ultime clin d’œil.

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« Ce n’est pas de l’eau. Ce ne sont pas des vagues. Ce ne sont pas des escaliers mous, mais l’intérieur d’une piscine spéciale. Spécialement bleue. Repeinte en bleue, je veux dire, pour se souvenir de juillet, août, septembre. Ce ne sont pas non plus des ciels conjugués.
C’est tout à la fois l’étoile et son revers. C’est un bassin, que nul n’a prévu de remplir ou vider. Des bains turcs à la romaine à l’époque égyptienne et elle c’est la reine d’Angleterre. C’est Pépita. C’est Cléopâtre. C’est Joséphine. Osons.
Elle trempe un orteil dans le liquide étoilé, bientôt elle plonge, je ne te fais pas de dessin, elle est nue comme elle est belle. Et elle ne plonge jamais à moitié, pour ne jamais regretter d’avoir bu du bout des lèvres. Elle ne nage pas longtemps. Il y a dans les alentours des loups gentils mais peureux qui rongent leurs ongles sur les transats, attendent qu’elles boivent la tasse, et ne lui souhaitent pas que le meilleur.
Elle prend une respiration, fait une longueur sous-marine, imagine ce que le remous du corps répercute en surface, et allonge, bras, puis jambes, développement souple du genou, apprivoisement par les paumes, et déploiement des synapses.
Quand elle ressort elle est bleue et liquide et recouverte de paillettes brillantes. Lorsque tu la vois arriver, peut-être tu jongles avec tes mots pour l’accueillir comme tu peux, peut-être tu as un peu chaud sur les bords parce qu’une sirène ça peut toujours chanter. Et tu sais que dans ce cas, brave Ulysse, tu es condamné. »

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« Ce ne sont pas les cheveux qu’elle avait coupés court, cette frange si droite, son air d’amazone, son jean qu’elle avait taillé au-dessus des chevilles selon la même ligne que plus haut, sa coiffure. Ce ne sont pas non plus les mots d’illuminée qu’elle avait dans la bouche, car d’autres avant elle me firent cette impression, ni ce départ qu’elle répétait à l’envi, je vais monter en capitale, entendre ce qu’on a à m’y dire, et dire surtout ce que j’ai sur le coeur. D’autres nous promirent des choses bien similaires, et d’y aller à moto sans s’arrêter une fois, et de se planter devant le pouvoir et oublier toute lâcheté. Non. Ce qu’elle disait, je ne l’écoutais pas. Il pleuvait sur sa tête, j’étais bien à l’abri, je regardais dégouliner ses sourcils sur ses yeux. Rien ne rattraperait sa rage, mais la rage je m’en foutais royal. J’aimais l’air dur qu’elle prenait pour prononcer certains mots, et je savais qu’en d’autres temps, elle se serait bandé les yeux pour marcher plus droit. Elle m’attendrissait autant qu’elle agaçait les autres. Et je l’appelai Jeanne, juste pour voir, juste pour voir ce qu’elle dirait. Ce prénom avait été volé, mal dit, mal manifesté les premier mai, je l’appelai Jeanne, car sous la fine couche de rage, elle portait un habit d’amour et de soie. »

Pour acheter le livre chez Charybde, c’est ici.

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À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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