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Notes de lecture 2014

Note de lecture : « La lune dans le puits » (François Beaune)

Deux cents histoires vraies, collectées et arrangées, pour dresser le portrait contemporain d’un être méditerranéen.

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La lune dans le puits

Publié en octobre 2013, chez Verticales, ce texte de François Beaune, son troisième, est le résultat d’un énorme travail de collecte, pendant un an et demi, sur tout le pourtour méditerranéen, puis de sélection, de construction et de ré-arrangement, d’histoires « vraies », de contes plausibles, d’anecdotes vécues ou entendues, à propos de tout et de rien, mais proposant toutes ensemble une extraordinaire mosaïque, intelligente, émouvante, déroutante parfois, donnant à penser presque toujours, pour composer un « être méditerranéen » qui se serait fait, l’espace de 500 pages, le conteur de sa propre oscillation entre unicité et multiplicité.

En choisissant d’ordonnancer, souplement, son collage, et de renoncer aux joies aléatoires de la juxtaposition et de l’éclatement, François Beaune a pu décevoir certains critiques chagrins qui rêvaient peut-être d’un reportage kaléidoscopique brut. Pourtant, comme auraient pu le dire ici les Zebda, « Y’a pas d’arrangement » : le projet est annoncé et commenté avec une parfaite honnêteté, les fragments deviennent éléments d’une biographie fictive, dont la seule voix off, la seule à même d’incarner un instant cet homme (ou cette femme) multiple de la Méditerranée, sera celle de l’auteur lui-même, qui, parfait Juif errant, se fera aussi enfant des rues de Casablanca, colon israélien sûr de son bon droit, Palestinien réduit progressivement à l’exil intérieur ou extérieur, Libanaise honteuse du racisme latent de son pays officiel, Marseillais fier de son chaudron, Barcelonais démythificateur, Athénienne fière et jalouse, fanatique musulman sans états d’âme particuliers, socialiste israélien débordant de doutes, marchand turc rompu à toutes les corruptions, ou courageuse guide touristique cairote.

Ce choix me semble particulièrement judicieux, donnant une unité paradoxale à ces bribes de vie, de réalité comme de fantasme, qui tirent souvent – et cela sonne juste – la Méditerranée dans des directions opposées (et l’on ne peut que songer à celle, gorgée des secrets inavouables des puissants, du « Zone » de Mathias Énard), mais lui rendent, par le jeu de leurs échos, un hommage inégalable, nourri de la résistance des humbles, toujours foulée mais jamais totalement écrasée, faisant songer parfois, par le jeu de ces langages saisis au ras du sol au beau « Corps à l’écart » d’Elisabetta Bucciarelli.

Ce qui émerge de ces deux cents histoires, même de celles qui semblent un instant curieuses ou déplacées, est une narration unique, une odyssée dans laquelle, certes, Ulysse ne rentre jamais à Ithaque, mais n’en a au fond nul besoin pour exister, n’en déplaise aux amateurs d’exotisme casanier.

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« Alger, février 2012
Il a cessé de pleuvoir ce jour-là. Avec Baderdine, Kamel, Mohamed le boxeur et des amis étudiants-chercheurs du centre diocésain des Glycines, nous en profitons pour visiter la casbah d’Alger, ou plutôt ses ruines. Pour moi c’est la deuxième fois et je reconnais ces vides, ces pans de murs effondrés. Je leur dis de presser le pas, car il semble que cette ville dans la ville, le repaire d’Ali la Pointe, est un décor en train de disparaître.
Nous arrivons à une ruelle en pente. Il fait froid. Des enfants mal vêtus sont assis sur un pas de porte. Kamel explique que le bâtiment est un lieu de prière. Une femme du groupe demande à voir. Les enfants nous entrouvrent la porte. Elle prend sa photo et leur tend une pièce, mais le plus grand, qui doit avoir douze ans, refuse. Comme je suis habitué aux médinas du Maroc, où le touriste est harcelé en permanence, ça m’étonne. On discute un moment avec eux et en douce je tente de filer à un autre gosse un peu de monnaie, pour les remercier tout de même, en me disant que l’autre ne pouvait accepter devant tout le monde. L’enfant me regarde, fier lui aussi, l’œil sombre, et d’un geste m’envoie paître. Puis il revient vers moi et me dit quelque chose en arabe. Je demande à Kamel de me traduire. « Il t’a dit que la prochaine fois que tu passes dans le coin, il t’invite à manger le poulet en famille. »
Je comprends alors qu’en Algérie, pour le meilleur et pour le pire, le tourisme n’existe pas.« 

 

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© Liliane Braun

« Casablanca, janvier 2012
Ça se passe à Casablanca, me raconte Didier, une nuit, près du marché central. Je suis avec un copain marocain, et on va à la Bavaroise, un restaurant. Quand on en sort il est assez tard et on tombe sur un gamin qui veut nous vendre des cigarettes. Bon, on lui achète quelques cigarettes, et on se met à causer avec lui. On lui demande ce qu’il fait là à cette heure. Il nous dit qu’il habite dans le marché central.
Comment ça tu habites le marché central ?
Oui j’habite là-haut, sur le toit.
On lui demande pourquoi. Il nous dit j’ai pas d’autre endroit où dormir. Je suis pas tout seul d’ailleurs, il y en a beaucoup comme moi qui sont sur le toit, parce que la nuit on descend dans le marché et il y a toujours des choses à manger. On les ramasse et on remonte là-haut, parce qu’en bas il y a des rats.
T’as toujours habité là ?
Non non, avant j’habitais dans un village près de Sidi Kacem.
Qu’est-ce que tu fais là alors ? Ta mère elle est où ?
Elle est à Sidi Kacem, je crois.
Et ton père ?
Je sais pas. On habitait là-as, et puis un jour ma mère est partie avec moi, elle voulait plus voir mon père, je ne sais pas pourquoi. Elle disait toujours qu’elle irait à Casa, parce qu’elle a son frère ici.
En fait il nous explique que sa mère s’est remariée à Sidi Kacem, puis il y a eu un nouveau bébé, son beau-père ne voulait plus le voir lui, le renvoyait dans la rue, le frappait. Un jour sa mère lui a dit bon on va partir tous les trois, moi et toi et le bébé, et on va aller à Casa chez le tonton.
Ils sont arrivés à la gare routière de Ouled Ziane, et le gamin nous raconte :
Ma mère me dit assieds-toi là, je vais téléphoner à tonton. Puis elle est jamais revenue.
Et il s’est mis à rire. C’est son rire qui m’a beaucoup touché. Je veux savoir quel âge il a. Lui il dit six ans sept ans, et là je pense qu’il a dans les quatorze ans.
Je sais pas combien de temps il a pu attendre à Ouled Ziane, mais je pouvais pas lui demander, pas possible. On lui a filé un petit billet, c’es tout ce qu’on a pu faire.« 

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Ultras de Besiktas. © Yakup Çağdaş

« Ramallah, janvier 2013
Le lendemain le ciel s’assombrit encore, jusqu’à noir, une purée de bruine au fond des caves, au fond des puits sans lune. Je visite le camp de réfugiés d’Amari, en plein cœur de Ramallah, passe deux heures à me sécher les pieds à une résistance, transi de froid dans le salon de la famille d’Amer, qui me raconte qu’on n’est pas loin de la troisième Intifada, qu’on attend juste que les grévistes de la faim meurent.
Passent un jour, deux comme ça de rues transformées en torrents, puis miracle il neige et la tempête est transformée en fête, les futurs chahid sont heureux de ce cadeau du ciel. Avec Marie, une amie qui me loge, on se fait une bonne bataille de boules de neige avec une bande d’ados, pour vérifier qu’ils ne sont pas trop rouillés. Je rentre à la maison couvert d’impacts, profondément défiguré.
Voilà ce qu’il faudrait organiser, me dis-je en touillant le thé bouillant. Un grand tournoi moins de vingt ans de lancer de pierres et de boules de neige, pour le rapprochement des peuples, avec plusieurs épreuves, différentes distances. On inviterait tous les ultras des clubs de méditerranée, Port-Saïd, PSG, le Raja de Casa, Besiktas, le Real de Madrid, le Mouloudia d’Alger, l’US Città de Palerme, les supporters de toutes les équipes du Caire qui ont fait la place Tahrir. L’idée, pour une fois, serait de les faire jouer entre eux, sans le foot au milieu.
Je touille le thé pour me réchauffer, et me dis que l’Intifada est peut-être liée à la pénurie de ballon rond dans le West Bank. Si les palestiniens avaient une équipe de foot à soutenir, si OLP signifiait Olympique de Palestine, ils lutteraient en même temps pour leur montée en Ligue 1.« 

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« Sousse, mars 2012
Je vous livre là mon histoire vraie, sans imagination, écrit Beshir, jeune diplômé de lettres, qui fait depuis des années des sondages pour vivre.
Quatre cents positions d’ordinateurs, en rosaces, partagées entre deux étages distincts par la couleur et l’ambiance. En face, le coin des créatures administratives. A cuaque étage, une hiérarchie oxymorique, formée des plus inaptes.
J’ai passé presque trois ans au premier étage. L’être humain, défini par Aristote comme animal social et raisonnable, ici est une combinaison de chiffres et de lettres. De la définition, ils n’ont gardé que l’idée d’animal.
Au premier étage, SMT-00079, l’employé, a perdu ses caractéristiques humaines. La hiérarchie n’hésite pas à manigancer, comploter, trahir, défigurer la vérité. Donne une gousse de pouvoir à un être abruti, il en abusera, toujours au nom des valeurs.
Elles sont cinq qui dominent le terrain : engagement, intégrité, innovation, respect et professionnalisme. Nous nous engageons à amocher les individus. L’intégrité est la volonté d’être conforme à ce que l’on est réellement. Effectivement, nous sommes conformes à nos engagements, nous innovons dans les moyens de torture modernes. Nous respectons le caractère bestial de nos employés. Nous sommes professionnels.« 

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Lire et écouter les passionnants entretiens de François Beaune avec Blandine Rinkel sur Gonzaï, c’est ici. L’excellent entretien avec Vincent Jolit dans Rhinocéros est .

Pour acheter le livre chez Charybde, c’est ici.

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À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

Discussion

3 réflexions sur “Note de lecture : « La lune dans le puits » (François Beaune)

  1. Un livre que j’ai aimé lire

    Publié par zazy | 28 avril 2014, 16:15

Rétroliens/Pings

  1. Pingback: Note de lecture : « Marseille Noir  (Collectif & Cédric Fabre) | «Charybde 2 : le Blog - 14 février 2015

  2. Pingback: Note de lecture : « Omar et Greg  (François Beaune) | «Charybde 27 : le Blog - 6 octobre 2018

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