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Notes de lecture 2014

Note de lecture : « La belle image » (Arnaud Rykner)

Très feutré, très pudique, et pourtant incroyable coup de poing dans la face grimaçante de l’hypocrisie socio-judiciaire.

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la belle image

Publié en août 2013 au Rouergue, le huitième roman d’Arnaud Rykner, par ailleurs universitaire spécialiste du Nouveau Roman, et tout particulièrement du théâtre qui lui est lié, est un magnifique exemple de la richesse que peut développer un « échec à écrire », puisque le roman, qui devait naître d’un échange épistolaire initié entre un détenu et l’auteur ayant accepté de diriger sa thèse, entreprise en prison, n’aura pas lieu, et que ce texte en constitue à la fois l’ébauche, et la chronique de sa faillite.

À partir d’un courrier apparemment anodin, mais tout de même bien rare, de demande d’un directeur de thèse, l’auteur entre donc en contact avec un « numéro d’écrou » (bien différent de celui d’Arno Bertina), avec qui une correspondance « technique » se développe lors des derniers mois d’incarcération, correspondance qui prend un tour plus personnel – et doit donc servir de prétexte à un roman – mais éclatant de pudeur et de respect, dans les semaines qui suivent la libération conditionnelle (au bout de sept ans, donc, pour une peine de quinze ans).

C’est incidemment que le lecteur apprendra, en même temps que le narrateur, pour quel crime fut condamné le prisonnier tout juste libéré, et la nature même de ce crime deviendra un enjeu pour l’auteur, car si la peine est bien purgée, l’interrogation posée par la possibilité de la violence, au plus intime de chacun, est difficile à simplement balayer.

L’échange et le récit cristallisent autour de la très difficile réinsertion, surtout après la mort du père, gravement malade lors des deux dernières années d’emprisonnement, et de la possible radiation de l’Éducation Nationale, qui est en suspens, épée de Damoclès, pour celui censé avoir déjà accompli sa punition vis-à-vis de la justice et de la société, démontrant ainsi au passage certaines hypocrisies de notre société qui n’aurait ainsi pas tant changé que cela depuis l’époque du Jean Valjean de Victor Hugo (la lecture détaillée, intervenant à un moment, des quatre articles du Code Pénal consacrés à la réinsertion, rapprochée de la réalité observable, est d’une ironie particulièrement tragique), et par un angle très différent de celui retenu notamment par Jean Teulé dans son « Longues peines ». Tandis que les proches de l’auteur, méfiance et incompréhension incarnées, le mettent en garde contre cette relation obsédante, celui-ci se laisse absorber par des questions fondamentales qui le hantaient certainement bien avant, mais prennent désormais un nouvel éclat.

Un magnifique non-roman, d’une justesse de ton émouvante et intelligente, sans effets de manche, sans cris, sans indignation, tout en interrogation passionnée et obsédante.

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« Donc, je suis sorti.
Vous vous doutez que ça n’a pas été sans mal. Même ma permission de juillet, pourtant réglementaire, avait été annulée ; le juge qui avait accepté celle, exceptionnelle, demandée pour vous rencontrer en avril, l’avait aussi, rétrospectivement convertie en permission familiale (bien qu’elle n’ait duré que deux jours contre les cinq réglementaires). Il m’a privé ainsi de celle que j’espérais pour revoir mon père à l’été. La prison se nourrit de ces petites mesquineries. On ne saurait imaginer ce que l’institution est capable de secréter, y compris chez les meilleurs – et rien ne laisse supposer que ce juge-là en était.
Jusqu’au dernier moment, jusqu’au bord de vous lâcher, et même après.
Tout est petit là-bas.
Aucune grandeur possible. »

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© Romain Saada (Photo officielle Rouergue de l’auteur)

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« C’est vrai pourtant, j’ai aimé son image de la bouteille à la mer. Je m’y suis retrouvé. Et si ça n’avait pas été le cas, il n’aurait pas eu moins de raison de m’inventer, comme il dit. C’est un juste retour des choses. Qu’est-ce que je fais d’autre, en écrivant, que me mettre « dans la peau » d’autrui, faute de pouvoir vraiment habiter la mienne ? Qu’est-ce que je fais d’autre, qu’inventer cette figure de « bagnard » que je fantasme à partir de clichés, de peurs, d’images plus ou moins éculées, plus ou moins justes. Et puis, faisons-nous autre chose, jamais, qu’inventer ceux que nous côtoyons, leur coller des identités ? Qui peut dire qu’il atteint l’autre, en face de soi, l’autre à côté de soi, au plus près de soi, et jusqu’à qui partage son lit ?
Je sais que je suis étranger à tous ceux que j’aime. Peut-être surtout à ceux que j’aime plus que tout. Ils me sont inaccessibles. Je leur suis inaccessible. Tous perdus. Désespérément lointains. On se tend la main, au-delà des miroirs qui nous séparent, mais qu’est-ce qu’on attrape ? qui l’on touche ? à qui l’on parle ? »

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À propos de Hugues

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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