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Notes de lecture 2014

Note de lecture : « Futur intérieur » (Christopher Priest)

Laisser l’inconscient collectif d’une équipe de chercheurs imaginer un futur dans lequel les problèmes cruciaux actuels auraient été résolus.

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RELECTURE

futur intérieur

Publié en 1977, et traduit en français la même année par Bernard Eisenschitz chez Calmann-Lévy dans la collection Dimensions SF, le cinquième roman de Christopher Priest était peut-être le dernier qui s’inscrivait encore dans une tradition de science-fiction (relativement) « classique », avant que ses travaux suivants ne se consacrent, sans respect particulier des frontières de genre littéraire, à une riche exploration exclusive de la réalité confrontée à ses perceptions et à ses illusions.

Notons au passage que le titre original était moins analytique, et plus descriptif (« A Dream of Wessex ») que le titre retenu pour la traduction française, et que le titre américain (« A Perfect Lover ») se focalisait sur un aspect du récit que je ne dévoilerai pas, mais que beaucoup jugeraient néanmoins relativement mineur en regard du projet d’ensemble de cet ambitieux roman.

Au Royaume-Uni de 1985, une fondation scientifique a rassemblé une trentaine des plus brillants chercheurs britanniques, toutes disciplines confondues, pour les « projeter » collectivement, grâce à une machine révolutionnaire, dans un futur imaginé où les problèmes cruciaux de l’heure auront été résolus, et où il s’agira pour les chercheurs, en observation participante et immersion totale dans cet univers issu, au fond, de leurs capacités d’imagination éduquée et néanmoins largement inconsciente, de découvrir de quelle manière.

Le lecteur découvrira rapidement que cette réalité imaginaire créée par l’inconscient collectif des projetés se concentre autour de la ville de Dorchester, devenue une étonnante station balnéaire de semi-luxe (peut-être bien dans un curieux écho / hommage au « Vermilion Sands » de J.G. Ballard, auteur pour lequel l’admiration de Christopher Priest ne s’est jamais démentie, paru en 1971), sur l’île qu’est devenue le Wessex depuis que tremblements de terre et massifs glissements de terrain ont fait de la Stour un canal maritime, le Blandford Passage, séparant le comté du reste du Royaume-Uni et célèbre pour son mascaret géant, paradis et défi des aquaplaneurs / surfeurs, et une zone consacrée au tourisme, notamment des Américains, dans l’Europe soviétique pacifiée.

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« – Vous avez déjà entendu cette critique… Quelques administrateurs sont persuadés que, sous certains aspects, la projection est devenue une fin en soi.
Chez Mary Rickard et les autres, Eliot vit à nouveau un reflet de ses propres pensées. Contre cette accusation, ils étaient plus ou moins sans défense. Au début, les rapports des participants avaient reflété l’état d’esprit de la projection : ils découvraient une société et spéculaient sur son fonctionnement. Avec le temps, cependant, au fur et à mesure que les participants s’enracinaient dans cette société, leurs rapports avaient pris progressivement un ton plus factuel, mettant la société future en rapport avec elle-même plutôt qu’avec le présent. Formulé différemment, cela voulait dire que les participants traitaient la projection comme un monde réel, plutôt que comme une extrapolation consciente du leur.
Mais cela était inévitable et l’avait toujours été, même si personne ne s’en était aperçu à l’époque. Parce que le Wessex était en partie créé par l’inconscient, il devenait réel en période de projection.
Le Conseil d’administration, qui ne perdait pas de vue les considérations budgétaires, n’avait pas obtenu les résultats qu’il escomptait.
C’était une conception audacieuse, inventive : postuler une société future  tellement en avant du présent que les préoccupations et problèmes contemporains du monde auraient été résolus dans un sens ou dans l’autre. Il n’y aurait pas de famine, parce que la projection créait un monde avec de la nourriture en abondance. Il n’y aurait pas de menace de guerre à l’échelle mondiale, parce que la projection imaginait une situation politique mondiale stabilisée. L’explosion démographique aurait été maîtrisée, parce que la projection en décidait ainsi. L’utilisation de la technologie et des carburants fossiles aurait trouvé son équilibre, parce que la projection créait un monde où tout cela était accompli.
La projection elle-même créait les buts ; les participants, en s’insérant dans cette société, découvriraient les moyens par lesquels ceux-ci avaient été obtenus… et tel était l’objectif de la projection. »

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Formidable réflexion sur la nature même de la prospective, sur sa scientificité, sur ses ressorts, sur les lignes de démarcation parfois si ténues entre pilotage conscient et recours libérateur à l’imagination débridée issue de l’inconscient, individuel et collectif, en même temps que parabole sur le pouvoir, l’asservissement du salut commun aux pulsions de possession et d’avidité de quelques-uns, puissants et charismatiques, que rêve éveillé sur les fragiles possibilités d’utopie que recèle encore le futur, si les efforts scientifiques, économiques, politiques et sociaux parvenaient à s’aligner, et qu’étonnante histoire d’amour : « Futur intérieur » est tout cela, métaphore ultime de la recherche scientifique et de la narration science-fictive, à la fois.

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« L’inconscient produit ses illogismes, surtout dans la manière de traiter les vies des doubles. Les participants prenaient des rôles qui ne reflétaient ni leur formation ni leurs qualifications, mais quelque désir plus profond. Mander était devenu un bureaucrate, Mary une potière ; Kieran, le spécialiste de sismologie, travaillait comme chef cuisinier dans un des restaurants de la côte ; Colin Willment était docker. Jusqu’à un certain degré, on pouvait remonter à la source dans les vies réelles des participants : Mary Rickard faisait de la poterie pour se détendre, Colin parlait souvent de l’aspect frustrant de la nature purement théorique de son travail d’économiste, Kieran avait la réputation d’un excellent cuisinier. Le paysage, lui aussi, reflétait l’inconscient. Il avait ses particularités, ses illogismes – le climat était soit terriblement bon, soit terriblement mauvais, les jours semblaient plus longs, les collines les plus élevées, les vallées plus profondes – mais c’était toujours une version reconnaissable du véritable Dorset. »

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Le roman est aussi, comme à sa manière déjà « Le monde inverti », un important jalon sur le chemin littéraire de Christopher Priest et sur sa quête de la ligne séparant (ou non) réalité et perception plus ou moins déformée ou orientée de celle-ci. Une fois que les personnalités scientifiques projetées dans le futur qu’elles ont imaginé en commun se mettent à concevoir un appareillage permettant de se projeter, qu’advient-il ? Et les abîmes présents par exemple dans le « Simulacron III » de Daniel Galouye (1964) ou dans le « Au bout du labyrinthe » de Philip K. Dick  (1970) s’ouvrent-ils ici même à leur tour ?

« Le vent se mit à souffler, et la forme aérodynamique de l’aquaplane y répondit, planant dans les courants. Harkman maintenait le contrôle en déplaçant son poids et son équilibre pour garder l’appareil à l’horizontale.
La pénombre fondit sur lui quand la vague de Blandford, une nouvelle fois, frisa au-dessus de sa tête ; au-dessous, la muraille presque verticale de la vague était un miroir aux innombrables facettes reflétant le soleil.
La vague avança au-dessus de lui, démarra et s’arrêta comme les images d’un film passant une à une dans le projecteur. Harkman eut peur de la violence primaire de la vague, interrompit le mouvement, s’efforçant toujours d’équilibrer la planche dans les renvois de courant du vent.
Il commença de tomber et perdit le contrôle de la vague. Le nez de l’appareil était relevé par le vent, et il n’arriva à le ramener vers le bas qu’en agitant désespérément les bras. La planche battit lourdement l’eau, il lança aussitôt le moteur à fond, titubant à la recherche de son équilibre. Il leva les yeux, vit le rouleau noir se retourner au-dessus de lui… et dans la terreur de la vague fonça sur la pente, plus bas, plus bas, plus bas. »

Notons pour finir que certains critiques minimisent l’importance de ce roman dans l’œuvre de Christopher Priest, n’y voyant au fond guère plus qu’une ébauche de « La fontaine pétrifiante », qui paraîtra quatre ans plus tard. C’est à mon sens oublier à la fois la poésie de ce Wessex imaginaire, déjà extrêmement puissante, et la réflexion irriguant l’ensemble de ces 280 pages à propos du pouvoir, réel ou illusoire, de l’imagination.

La fiche noosfere du roman permet de lire avec profit les belles critiques de George W. Barlow (dans Fiction en 1977), de Jean-Marc Ligny (dans Fiction en 1980), de Jean-Pierre Lion (dans Bifrost en 2006) et de Pascal Patoz (dans Galaxies en 2006).

Pour acheter le livre chez Charybde, c’est ici.

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priest

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Un lecteur, un libraire, entre autres.

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