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Notes de lecture 2014

Note de lecture : « Le monde inverti » (Christopher Priest)

Une ville se déplaçant perpétuellement sur les rails à poser devant elle et ramasser derrière elle : l’une des plus belles métaphores psychologiques et politiques de la littérature.

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RELECTURE

Le monde inverti 2

Publié en 1974, vainqueur cette année-là du Grand Prix de la Science-Fiction britannique (BSFA) et nominé au prix Hugo, traduit en français en 1975 par Bruno Martin dans la belle collection Dimensions SF de Calmann-Lévy, le troisième roman de Christopher Priest , jusque là tout jeune auteur plus ou moins affilié au cercle de la revue « New Worlds », aux côtés des fondateurs Michael Moorcock, Brian Aldiss, J.G. Ballard ou encore Thomas Disch, fut ainsi celui de la reconnaissance.

Ce roman entrait quasiment d’emblée dans la grande histoire du genre, pour de nombreuses raisons que j’évoquerai ci-après, et pour une première phrase (qui n’est pas en réalité la première phrase, j’y reviendrai) emblématique et inoubliable : « J’avais atteint l’âge de mille kilomètres ».

Lu pour la première fois l’année de mes quatorze ans (oui, c’était il y a longtemps…), suivant de près l’époque où je découvrais une science-fiction plus « pointue » que celle de mes grands débuts, grâce à la revue trimestrielle Univers, et à son choix de nouvelles concocté par Yves Frémion (et dans une moindre mesure par Jacques Sadoul), ce roman fut certainement l’un de ceux qui « structurèrent » le plus mon approche de la science-fiction durant ces années-là, nourrie à la fois de la maîtrise des fondamentaux par cette génération d’auteurs gorgés de classiques du genre durant leur adolescence, mais pratiquant de saines ambitions spéculatives, narratives et stylistiques, contrairement à trop de leurs prédécesseurs.

Le talent de l’auteur ayant été pour moi largement confirmé dans les années qui suivirent avec « La machine à explorer l’espace », « Futur intérieur » et « La fontaine pétrifiante », il s’écoula pourtant bien des années, durant lesquelles je lus tout d’abord infiniment moins de science-fiction, puis beaucoup de celle étiquetée à tort ou à raison comme « cyberpunk » ou comme « nouveau space opera », avant de revenir tout récemment à cet amour de (relative) jeunesse, dont j’avais certes suivi de loin le succès toujours confirmé, mais auquel le blog de Nébal me convainquit définitivement de retourner. La découverte ces derniers mois du « Prestige », du « Glamour » et de « La Séparation » fut totalement à la hauteur de mes attentes, et davantage.

The Inverted World

Cette relecture, trente-cinq ans après, semblait donc d’une certaine façon s’imposer. Et chose faite, la maîtrise narrative alors mise en œuvre par cet auteur de trente ans, dès son troisième roman, impressionne rétrospectivement.

Au-delà de l’évidence surgissant des premières pages (« une ville se déplace chaque jour sur les rails qu’elle pose devant elle et ramasse derrière elle »), il me semble important de ne pas raconter « Le monde inverti », pour deux raisons principales.

D’une part, Christopher Priest, comme il le confesse dans divers entretiens, et comme il le rappelait hier soir avec son sourire malicieux, lors de la rencontre organisée à la librairie Charybde, prend un immense plaisir à offrir au lecteur, comme un bonus de ses romans qui ne se contentent absolument pas d’être des thrillers, un suspense énigmatique extrêmement fort et des révélations finales qui doivent enchanter l’adolescent demeurant perpétuellement en nous – comme le pratique d’ailleurs également Iain Banks dont les « twists » narratifs célébrés sont autant de cadeaux dans des livres qui n’en ont pas, par ailleurs, besoin – et il serait vraiment dommage de priver le lecteur de cette joyeuse découverte.

D’autre part, dans « Le monde inverti », l’auteur prend un soin tout particulier à imaginer une « méthode d’exposition » qui préserve naturellement le mystère des choses, évitant les fastidieux exposés artificiels (qui grèvent encore trop de textes de science-fiction des années 1940 et 1950) comme les évidences assumées qui perturbent si fréquemment (lorsque les écrivains en abusent, ce qui n’est pas rare) le lecteur néophyte (voire le lecteur déjà confirmé) dans le genre, en développant le point de vue narratif d’un jeune apprenti, dont la société « fermée » (au passage, l’une des rares fictions sociologiques closes de l’époque qui soutienne la comparaison avec l’énorme « Les monades urbaines » de Robert Silverberg, paru quatre ans plus tôt) légitime l’ignorance vis-à-vis du monde extérieur, qu’il découvrira donc en même temps que le lecteur, et introduit subtilement une thématique « classique » (en science-fiction) de vaisseau générationnel, qui trouvera ses échos et ses justifications plus tard dans le roman.

« J’avais atteint l’âge de mille kilomètres. De l’autre côté de la porte, les membres de la guilde s’assemblaient pour la cérémonie qui ferait de moi un apprenti. Moment d’impatience et d’appréhension, concentration sur quelques minutes de toute ma vie jusqu’alors. »

le monde inverti

Sans « raconter » plus avant l’intrigue du roman, je noterai donc trois points d’intérêt, l’un mineur au fond, les deux autres essentiels à mon avis.

Certains lecteurs ou commentateurs reprochent parfois à ce roman la solidité insuffisante de sa construction scientifique (sur ce qui concerne, disons – pour rester un peu mystérieux, les différences entre le « Nord » et le « Sud » du chemin suivi par la ville), et le caractère un peu trop « gratuit » de son retournement final. Ces deux reproches me semblent nettement injustifiés. En ce qui concerne la solidité scientifique « insuffisante », il y entre cette confusion fréquente hélas dans le genre, qui lui nuit plus gravement qu’on ne veut le croire, à savoir l’abus de « scientificité » lorsque ce n’est pas le propos : si un texte de Hal Clement, de Gregory Benford (jeune) ou de Robert Forward souffrait de « faiblesse scientifique », ce serait en effet très gênant, dans la mesure où les postulats (effets des caractéristiques physiques d’une planète sur ses formes de vie, nature possible des tachyons, échelles de temps subjectif en milieux d’extrême densité de matière, pour simplifier) étudiés dans ces romans en sont les objets centraux, voire presque uniques, la narration y tenant (souvent, mais pas toujours) le rôle d’un prétexte à exposé spéculatif de « hard science » justement. Tel n’est pas le cas dans « Le monde inverti » (comme dans bien d’autres textes admirables classés en science-fiction), où l’extrapolation physique de la mathématique de l’hyperbole sert avant tout de support à une construction psychologique, sociale et politique.

En effet, le véritable tour de force qui fait du « Monde inverti » un chef d’œuvre du genre et de la littérature, c’est la puissance de la métaphore politique qui hante l’ensemble du roman, du début à la fin, cette construction patiente et soigneusement dosée du questionnement d’un système reposant sur la prééminence de détenteurs du savoir, pour lesquels la démocratie doit s’effacer devant les impératifs sécuritaires bien compris, par une minorité précisément. Les ramifications de cette tentation totalitaire fort bienveillante, sous ses oripeaux consensuels et nécessaires (« There Is No Alternative »), sont au cœur de l’ensemble du développement narratif, de l’évolution paraissant par moments impossible des personnages et de leur société.

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« – Qu’allons-nous faire maintenant ? demandai-je. Nous n’avons plus de manoeuvres.
– Il va en venir d’autres aujourd’hui. Le travail n’ira pas vite au début, parce qu’il va falloir les former. En revanche, ils ne se plaindront pas tout de suite et ils travailleront donc mieux. C’est par la suite, quand ils ont eu le temps de réfléchir, que les ennuis commencent.
– Mais pourquoi nous en veulent-ils ? Nous les payons, pourtant ?
– Oui, mais c’est nous qui fixons le prix. La région est pauvre. Le sol est mauvais et il n’y a guère de nourriture. Nous passons là, dans notre ville, nous leur offrons ce dont ils ont besoin… et ils acceptent. Mais à long terme, ils n’en tirent aucun avantage, et il faut bien dire que nous leur prenons plus que nous ne leur donnons.
– Nous devrions leur proposer davantage.
– Peut-être. (Malchuskin prit l’air indifférent.) Cela ne nous regarde en rien. Nous ne nous occupons que de la voie. »

Et par ailleurs, bien entendu, « Le monde inverti » inscrit aussi avec une force toute particulière une annonce majeure du thème qui hantera tout le travail de Christopher Priest, jusqu’à aujourd’hui, comme il le rappelait justement encore hier soir, également, chez Charybde, faisant ainsi de lui peut-être le plus proche cousin de Philip K. Dick, par des biais et des angles essentiellement différents : qu’est-ce qui nous permet – en raison – de séparer les catégories sémantiques de la réalité, de l’illusion, de la perception faussée, de la mémoire défaillante, du mensonge, de la narration tronquée ou falsifiée, lorsque notre point de vue individuel (voire collectif – comme dans « Le monde inverti », précisément) y est confronté dans des marges troubles, insidieuses, ou questionnables ?

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Un livre intense sous ses brèves 300 pages, et qui fait infiniment mieux que « résister » à la relecture, trente-cinq ans après.

Sur la page de noosfere consacrée à ce roman, on trouvera les bonnes lectures de George W. Barlow dans Fiction en 1975, d’Éric Sanvoisin dans Fiction en 1988 et d’Olivier Noël dans Galaxies en 2002. Celle de Lunatik dans feu le Cafard Cosmique est ici. Celle de Benjamin Berton est . Celle (en anglais) de John DeNardo dans le SF Signal est là-bas.

Pour acheter le livre chez Charybde, c’est ici.

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Priest

À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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