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Notes de lecture 2012

Note de lecture : « Haïti noir » (Collectif)

Tenter d’arracher de l’espoir et du rire intérieur à la misère, à la corruption et aux illusions.

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haiti noir

Publié en 2011 en anglais et en 2012 en français, ce nouveau recueil fruit de la collaboration entre les New-Yorkais d’Akashic Books et les Françaises d’Asphalte est un nouveau cru très réussi dans ce concept présentant à chaque fois une vingtaine de nouvelles bien noires sur une ville (ou un pays, lorsqu’il est relativement « petit » comme c’est le cas d’Haïti).

Parmi les 18 nouvelles ainsi sélectionnées par Edwige Danticat (en photo ci-dessous), cinq ont largement retenu mon attention et sept m’ont franchement enthousiasmé.

On goûtera ainsi les risques des mauvaises fréquentations adolescentes dans l’enlevée « Au bout de l’arc-en-ciel » (M.J. Fievre), le combat quotidien pour la survie quand sont alliées pauvreté, petits boulots improbables et trafic de drogue dans l’enjouée mais rude « Vingt dollars » (Madison Smartt Bell – considéré ici à raison comme une sorte de « Haïtien d’adoption », depuis son monumental triptyque romanesque sur l’indépendance du pays et sa biographie romancée de Toussaint Louverture), la violente présence des très riches au sein de la misère environnante, et certaines de ses conséquences, avec la tragique « Rosanna » (Josaphat Robert-Large), le rôle social et psychologique du vaudou comme refuge face à l’injustice et au crime du plus fort, dans l’étonnante « Maloulou » (Marie Lily Cerat), ou enfin la lumineuse et tragi-comique incursion dans les trafics en tous genres pouvant prendre place entre l’île et la Floride, avec « Le Léopard de Ti Morne » (Mark Kurlansky – autre Haïtien d’adoption, en tant que journaliste américain spécialiste du pays).

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edwige danticat

Sept nouvelles se haussent donc avec bonheur au-dessus du lot : la gestion très particulière et néanmoins ritualisée de la disgrâce des policiers trop curieux, dans « L’auberge du Paradis » (Kettly Mars), le fantastique déroulé à rebours, accéléré et magique, du destin cruel d’une petite fille de pêcheur, dans « Claire Lumière de la mer » (Edwige Danticat), la magnifique tentative d’un policier pour mener une enquête criminelle sans céder aux conseils gentiment corrupteurs, dans l’ironique « Carrefours dangereux » (Louis-Philippe Dalembert), une bien étrange exploration de la folie dans « Blues pour Irène » (Marvin Victor), une formidable fable du déracinement et de la vengeance glacée dans « L’ultime département » (Katia D. Ulysse), une manière plus contemporaine de traiter de ce déchirement entre culture traditionnelle, locale, et modernité américanisée, avec la quête personnelle de « Hall de départ » (Nadine Pinede), et enfin, la sublime marche triomphale et cruelle pour réparer l’injustice subie, avec l’énorme « La Merci au portail » (Marie Ketsia Theodore-Pharel).

Un recueil qui fouille Haïti au cœur, qui retourne sans hésitations ses terres les plus noires, qui y saisit les drames intimes, les espoirs fugaces ou les espaces libres arrachés avec tant de peine à la misère, à la corruption, aux illusions, anciennes ou modernes, en laissant toujours un discret espace au rire intérieur, même désespéré. Une lecture à recommander sans aucun doute.

« Deux semaines plus tard, la police avait découvert que ma fille s’appelait elle-même Irène Gouin, qu’elle était un peu barjot, mais très belle, pourtant, m’avait soufflé un agent sur un ton de regret. C’est à dater de ce jour-là qu’était arrivé l’inspecteur Joseph, avec ses questions, sachant que j’avais eu une liaison avec Jimmy, et que Jimmy n’était pas seulement mon mort, mais celui de tous les habitants du Bel-Air qui l’avaient aimé et haï. C’était un mort public, lui avais-je dit de prime abord, sifflant entre mes dents. Un mort dont sans cesse les gens parlaient, cherchant en lui avec force proverbes et métaphores la part de l’ange et du démon, annulant notre histoire et celle, ancienne, poussiéreuse, de toutes les autres femmes aussi, sachant que de lui il ne me restait qu’un vague souvenir de draps en fouillis moites de sueur et d’haleine de vieilles paroles chuchotées. Ainsi toute histoire est faite, avais-je conclu, me disant en pensée que Jimmy avait peut-être eu une belle mort, sur le point de jouir, agrippé à la croupe de la meurtrière, beuglant. » (in « Blues pour Irène »).

Pour acheter le livre chez Charybde, c’est ici.

À propos de Hugues

Un lecteur, un libraire, entre autres.

Discussion

4 réflexions sur “Note de lecture : « Haïti noir » (Collectif)

  1. A reblogué ceci sur Le vent qui souffle.

    Publié par leventquisouffle | 23 avril 2014, 12:38

Rétroliens/Pings

  1. Pingback: Note de lecture : "Aux frontières de la soif" (Kettly Mars) | Charybde 2 : le Blog - 23 avril 2014

  2. Pingback: Note de lecture : « Marseille Noir  (Collectif & Cédric Fabre) | «Charybde 2 : le Blog - 14 février 2015

  3. Pingback: Note de lecture : « Mexico noir  (Collectif) | «Charybde 27 : le Blog - 22 mars 2016

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