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Notes de lecture 2013

Note de lecture : « Altai » (Wu Ming)

Suite de « L’œil de Carafa », quinze ans après, entre Venise et l’empire Ottoman.

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LECTURE À PARTIR DE LA VERSION TRADUITE EN ANGLAIS PAR SHAUN WHITESIDE

Altai

Publié en 2009 (et non encore traduit en français – mais venant de l’être en anglais), « Altai » est la « suite » de « Q » (« L’œil de Carafa » en français). De l’aveu même des Wu Ming, l’écriture de ce quatrième roman du collectif était aussi une forme de thérapie du groupe, après la crise interne provoquée par le départ de Wu Ming 3 en 2008, en se « refondant » au contact de leur personnage vétéran, « Gert du Puits », le narrateur de leur premier roman.

 

 

[Attention : SPOILER sur la fin de « L’œil de Carafa »]

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Même si le premier roman des Wu Ming n’est pas à proprement parler un thriller à suspense, indiquer les circonstances du début d’ « Altai », c’est fatalement dévoiler celles de la fin de « Q ». Vers 1570, un jeune Juif vénitien, né à Raguse, ayant renié ses origines et sa foi, travaille avec acharnement et dévouement au sein du contre-espionnage de la Sérénissime, avant d’être utilisé comme bouc émissaire et voué à la perdition suite à un incendie au sein de l’Arsenal. S’enfuyant de justesse, il est amené à rejoindre Salonique, l’empire ottoman étant devenu de fait une terre d’asile, d’une rare ouverture religieuse, pour les Juifs ou les hérétiques occidentaux, rudement persécutés par l’inquisition romaine créée par Carafa quelques dizaines d’années auparavant. Arrivé à Istanbul, il est hébergé puis recruté par Joao, le chef de la puissante famille de Juifs portugais, protagoniste-clé de la dernière partie de « Q », ennemi juré de Venise depuis le déclenchement des persécutions, dont le rêve, désormais, est la création d’un royaume juif à Chypre, qui accueillerait aussi tous les réprouvés d’Europe… Pour aider Joao, et peut-être le prémunir contre ses propres démons, Gert du Puits quitte sa retraite yéménite et reprend une dernière fois du service…

[Fin du SPOILER potentiel sur la fin de « L’œil de Carafa »]

Capture d’écran 2014-04-18 à 09.41.50

Placé sous le signe de l' »Altai », un faucon de chasse aux caractéristiques bien particulières, ce roman achève bien entendu le tissage de la toile de « Q », et présente une somptueuse description de l’empire ottoman du seizième siècle finissant, de sa civilisation si avancée, de son ouverture (notamment religieuse) si rarissime pour l’époque, mais aussi de la terrible corruption, des intrigues et de la technocratie qui le rongent d’ores et déjà, et dont le fiasco de Lépante, à la fin du roman, marquera le premier grand symptôme visible. Le roman explore aussi, sous un autre angle que dans « L’œil de Carafa », les démons engendrés par l’engagement absolu dans une cause, aussi juste soit-elle en apparence, avec une réflexion impitoyable sur la fin et sur les moyens (« Le Prince » de Machiavel a été publié en 1532, et sa réputation sulfureuse est déjà établie à la fin du seizième siècle).

Indéniablement d’une ampleur moindre que « L’œil de Carafa », « Altai » est néanmoins un grand roman historique, attachant et nostalgique, au crépuscule des héros humbles nés avec la Réforme et la grande révolte de la paysannerie allemande…

Ce qu’en dit (en anglais) Ian Sansom dans The Guardian est ici. Avec cette belle conclusion à son article :

« Another Wu Ming trait is the use of historical fiction as a form of cultural protest. We sometimes forget that the historical novel, ironically, is essentially a form of experimental fiction – counter-factual, anti-realist, and anti the dull mid-range of our everyday experience. Using this apparently conventional form, Wu Ming are able to reinterpret and reconstruct reality according to their own aims and intentions. There are doubtless parallels, for example, between the despoiling, warring powers depicted in Altai and the rapacious nation states of today. But of course many of us would rather read about the adventures of a De Zante than think too hard about the nature of geopolitics. Wu Ming make it possible to do both. »

La chronique fouillée (en anglais) de Michael Thomsen dans la L.A. Review of Books est ici. Avec cette introduction :

« The books of the Italian collective Wu Ming are historical soap operas that carry an extratextual awareness of their dependence on the past. Their stories dive into pre-Enlightenment history and leave in the densely researched fauna of letters, parables of the imperishable anarchist, stretching the tradition of rebellion past the prejudicial event horizon of Marx, whose prismatic work turned every generation’s before and after into formulaic struggles against history. Wu Ming’s stories remind the reader that these historical fights for a peaceful collective existence can make equally persuasive cases on their own terms, without the Marxian jargon or modeling. »

À propos de Hugues

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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