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Notes de lecture 2014, Nouveautés

Note de lecture : « La traque de la musaraigne » (Florent Couao-Zotti)

Un poète breton pris dans un délirant imbroglio post-braquage dans la douce Porto-Novo.

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La traque de la musaraigne

Publié en mars 2014 chez l’éditeur marseillais de polar Jigal, le troisième roman policier (après, en un sens, « Le cantique des cannibales », en 2004, et, sans ambiguïté, « Si la cour du mouton est sale, ce n’est pas au cochon de le dire », en 2010) du toujours étonnant Béninois Florent Couao-Zotti nous emmène cette fois principalement à Porto-Novo, la capitale officielle du Bénin (même si l’économie et l’essentiel des institutions politiques sont situées à Cotonou).

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Stéphane, jeune poète breton plus ou moins paisiblement « échoué » au Bénin, où il coule des jours tranquilles, vivant de peu et joyeusement, en faisant durer son maigre pécule d’Occidental, se retrouve un soir, par un concours de circonstances fortuites et un peu de machiavélisme d’une bien astucieuse Ghanéenne, entraîné dans une folle course-poursuite autour du pactole issu d’un braquage ayant pourtant bien mal tourné à Accra, au Ghana distant seulement de quelques grosses dizaines de kilomètres.

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Sur ce début de trame ultra-classique du polar universel, Florent Couao-Zotti, toujours aussi artiste de la langue, n’a pas oublié son côté joueur, qui transparaît dans ses romans précédents comme dans ses beaux recueils de nouvelles, souvent plus tragiques toutefois, comme « L’homme dit fou et la mauvaise foi des hommes » ou « Poulet-Bicyclette & Cie ». Très vite, dans sa délirante course-poursuite, il convoque toute une imagerie du bien paisible Bénin qu’il subvertit pour aboutir à une farce paradoxale où chaque possibilité de légende urbaine devient source de violence et de paranoïa, au grand plaisir du lecteur.

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Florent Couao-Zotti entreprend ici systématiquement, en se délectant, de matérialiser les dangers les plus improbables, en réalité, du pays, pour créer un fond d’une noirceur comique sur lequel ses personnages vont pouvoir évoluer en alertes danseurs : perméabilité des frontières entre petits états de la région, permettant aux bandits de circuler relativement aisément, aidés de faux papiers grossiers et de quelques pots-de-vin, entre Ghana, Togo et Bénin ; dangereuse séduction de magnifiques danseuses de clubs équivoques ; dangers du « quartier chaud » de Jonquet à Cotonou ; dangers de la « route des Pêches », entre Cotonou et Ouidah, où la nuit tombée, des barrages de troncs pourraient surgir pour aider à détrousser le voyageur imprudent ; perméabilité de la frontière orientale avec le Nigéria, tolérée moyennant finances occultes lorsqu’il s’agit de laisser passer l’essence plus ou moins frelatée issue du riche voisin pétrolier, dont le trafic fait vivre une bonne partie de la région frontalière, mais qui laisserait ici désormais passer aussi de redoutables islamistes (avec leurs faux airs de pieds-nickelés toutefois) en quête d’otages occidentaux à vendre aux sectes fondamentalistes nigérianes.

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« Stéphane Néguirec regardait la fille qui se contorsionnait devant lui sur le podium, les yeux secs et exorbités d’un meurt-de-faim. Elle ne semblait pas danser, elle lui donnait plutôt l’impression de voltiger, avec ses bras marqués de traces de kaolin, et ses jambes, auréolées de perles qui battaient le sol à intervalles réguliers. Elle accompagnait ces mouvements de roulements de reins, de courts et vifs ondoiements du bassin, offrant au plaisir des yeux l’image de ses hanches ciselées, sculptées comme les jarres du pays Sè.
Le jeune Breton aspira férocement sa cigarette et en cracha la fumée vers le plafond noir du bar. Personne ne fit attention à cette énième volute vaporeuse. Ici, tout le monde était aussi fumeur que buveur et il y avait, tacitement, une concurrence entre tous. Cause : le bar Kama Sutra restait dans la ville, le seul îlot de jouissances exacerbées où alcool, tabac et sexe se donnaient le change.
Stéphane ne pouvait plus quitter la danseuse du regard. Après les bras, les hanches, c’était maintenant dans son entrejambe qu’elle invitait le public à plonger les yeux. Sa mini-jupe noire, plaquée sur son corps, était devenue accessoire sur ses longues jambes emprisonnées par ses jarretelles aux mailles de toile d’araignée. Mais dans ses mouvements, la mini devenait hyper-mini qui se rétrécissait, se retroussait vers le haut, laissant la vedette au slip, un string dentelé, perforé au milieu de petits trous amicaux.
Le jeune Breton ne risqua pas ses yeux sur l’alentour pour se rendre compte de ce qui se passait. Sinon, il aurait vu les autres clients, debout ou affalés sur leurs chaises, en train de s’agiter, de discipliner les bosselures de leurs pantalons. Il en aurait même vu d’autres, la langue sur la poitrine, en train de répandre de la bave. Certes, lui, le Breton, n’était pas encore tout liquide, mais montaient inexorablement en lui la même soif irrépressible, la même envie sauvage de savourer la danseuse jusqu’à plus sec. »

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Grand admirateur d’Ahmadou Kourouma (dont le prix désormais décerné en son nom a couronné Florent Couao-Zotti en 2010 pour, justement, son déjanté polar cotonois, « Si la cour du mouton est sale, ce n’est pas au cochon de le dire »), l’auteur maîtrise la narration rabelaisienne africaine à la perfection et prend un très malin plaisir à inventer un contexte furieusement sombre en dégageant ce qui, au plutôt tranquille Bénin, peut contribuer à une authentique mythologie du polar africain.

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Une belle réussite, dont le lecteur ne connaissant pas le pays devra toutefois veiller à saisir tout le robuste, féroce et drôle second degré qui l’irrigue. Même si comme le rappelle volontiers par ailleurs Florent Couao-Zotti, le cloaque n’est guère, dans la réalité, celui du peuple (en dehors de la criminalité évidente qui existe dans tous les pays du monde), mais bien celui des élites, dont la corruption reste hélas un mal endémique (il faut lire le tout récent et excellent « Aller et retour » de Ken Bugul, un autre roman endiablé où cette corruption des élites détruit tout sur son passage, au Sénégal, en l’occurrence).

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Un bon entretien sur ce roman est disponible dans le Concierge Masqué, ici, et Florent Couao-Zotti sera le mardi 27 mai à partir de 19 h 30 à la librairie Charybde (129 rue de Charenton 75012 Paris) pour parler de son roman et du polar africain en général.

Pour acheter le livre chez Charybde, c’est ici.

À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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  1. Pingback: Note de lecture : "Notre quelque part" (Nii Ayikwei Parkes) | Charybde 2 : le Blog - 21 juin 2014

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