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Notes de lecture 2014

Note de lecture : « La séparation » (Christopher Priest)

Déguisée en saisissante histoire alternative, une machiavélique leçon d’écriture, de doute et de dualité des possibles.

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Publié en 2002, vainqueur à la fois du British Science Fiction Award et du Arthur C. Clarke Award cette année-là, traduit en français en 2005 par Michelle Charrier aux Lunes d’Encre de Denoël, le onzième roman de Christopher Priest est certainement l’un de ses plus impressionnants de virtuosité.

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Comme dans « Le glamour » (1984), et plus encore dans « Le prestige » (1995), la narration propose des récits successifs éclatés, changeant subtilement les points de vue, comme pour illustrer avec finesse une encyclopédie littéraire sur le « narrateur non fiable », en prenant là aussi comme point d’appui initial un travail « contemporain » d’enquête historique mené par un certain Stuart Gratton, qui s’intéresse à un certain Sawyer, capitaine de bombardier durant la deuxième guerre mondiale, qui aurait, d’après certains témoignages confus, été simultanément objecteur de conscience, ce qui ne manque pas de le surprendre, comme cela surprenait Winston Churchill qui le mentionne incidemment au détour de ses mémoires.

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Dès les premières pages, quelques éléments du décor, lâchés parcimonieusement, mettent le lecteur en alerte : si Stuart Gratton  est bien en train de promouvoir son dernier ouvrage en date, « La fureur épuisée », consacré à l’opération Barbarossa et à l’invasion allemande de l’Union Soviétique en 1941, il évoque immédiatement l’un de ses ouvrages plus anciens, « Les Dragons d’argent », « un recueil de témoignages oraux, provenant ceux-là de soldats et pilotes impliqués dans la guerre sino-américaine des années quarante ». Quelques pages plus loin, alors que vient de lui être confié, lors d’une intime séance de dédicace en librairie qui sent le vécu de l’auteur, un manuscrit de mémoires d’aviateur de la R.A.F. justement nommé Sawyer, et qui pourrait donc être celui qu’il cherche à étudier, et qu’il vient d’écrire une lettre à un autre ancien combattant, installé à Madagascar, la narration mentionne ce qui apparaît alors comme un premier pot aux roses :

« Stuart Gratton était né dans la soirée du 10 mai 1941. (…) Plus tard seulement, lorsqu’une conscience adulte de ce qui l’entourait naquit en Stuart, son intérêt pour cette époque s’éveilla. D’abord à cause de sa date de naissance : hasard historique, le 10 mai 1941 représentait pour beaucoup d’historiens le point culminant de la guerre, le jour où les combats s’étaient interrompus, même si le traité proprement dit n’avait été signé que quelque temps plus tard. »

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Uchronie, donc ? What if (comme disent plus volontiers les Anglo-Saxons) ? Christopher Priest n’a en effet jamais caché son admiration, dès ses tous premiers romans, pour Philip K. Dick, consacré par le prix Hugo en 1963 pour « Le maître du Haut Château », cet incroyable entrelacs de fils temporels, narratifs et philosophiques autour d’une victoire de l’Allemagne et du Japon en 1945, considéré à juste titre comme l’une des plus judicieuses uchronies jamais écrites. Pourtant, lorsqu’il est très rapidement révélé qu’une part du mystère apparent provient du fait que le dénommé Sawyer n’était pas UN pilote doublé d’un objecteur de conscience, mais bien DEUX jumeaux britanniques, champions d’aviron avant la deuxième guerre mondiale, dont les chemins se séparèrent (tiens, tiens) au retour des Jeux Olympiques de 1936, convoyant clandestinement une jeune Juive menacée que l’un des deux frères devait bientôt épouser, avant que, avec le déclenchement de la guerre, l’un ne rejoigne la R.A.F. tandis que l’autre, objecteur de conscience en effet, devenait sauveteur pour la Croix Rouge, le lecteur va s’apercevoir que le propos de Christopher Priest est sensiblement plus compliqué – et in fine beaucoup plus intéressant – que celui d’une « simple » uchronie.

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la séparation 2« Tel était l’arrière-plan dévorant de notre vie. La jeunesse est aveugle à ce qui l’entoure ; la jeunesse obsessionnelle plus encore. Indifférents à tout le reste, nous suivions pour les JO un entraînement intensif qui dévora le printemps et le début de l’été 1936. L’Allemagne se réarmait, construisait illégalement des avions militaires, Hitler envoyait ses troupes occuper la Rhénanie ; nous soulevions des poids, faisions des courses de vitesse et d’endurance, diminuions nos temps, améliorions le rythme et la fluidité de nos mouvements, apprenions quand et comment partir dans une flambée de vitesse, quand épargner nos forces, commet suivre dans l’eau imprévisible le trajet le plus court, le plus direct. Enfin, juillet arriva. Il était temps de partir pour l’Allemagne. En 1936, l’embarquement d’une équipe nationale n’existait pas tel que nous le voyons à notre époque moderne. Joe et moi devions nous rendre à Berlin par nos propres moyens. Voilà pourquoi notre équipement se trouvait dans notre véhicule personnel, que nous conduisions à tour de rôle. »

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Gémellité, intrication des histoires familiales à travers les années, mémoire et fiabilité des souvenirs, objectivité du récit « extérieur » par rapport à la perception « intérieure » des faits : ces thèmes chers à Christopher Priest, qui font entre autres de lui un écrivain au moins aussi proche de Juan Benet et de Claude Simon que de Philip K. Dick, vont être ici (en arrêtant ensuite de donner des éléments d’intrigue, car le plaisir de la découverte progressive du machiavélisme de l’auteur, jusqu’à la conclusion du roman,  est trop important) particulièrement brillamment enchevêtrés autour de cette date-clé du 10 mai 1941 qui, dans « notre » histoire, est celle de la mystérieuse équipée de Rudolf Hess, le n°2 du régime nazi, atterrissant en Écosse pour – sembla-t-il – proposer au Royaume-Uni une paix séparée de la part (ou non ?) du chancelier Hitler, épisode ô combien troublant de la guerre (et de l’après-guerre, car l’emprisonnement solitaire à Spandau durant quarante-et-un ans et le suicide incongru de l’illustre criminel de guerre en 1987 restent eux aussi mal élucidés).

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Description d’un « blitz » sur l’Angleterre plus redoutable que celui que nous connaissons, de l’élaboration précoce d’une doctrine du bombardement stratégique anglais qui n’est pas celle retenue par notre histoire (mais qui résonne pourtant furieusement avec celle décrite dans son atrocité toute techno-américaine par Mike Davis dans « Dead Cities »), description pénétrante de la situation d’un équipage de bombardier en perdition (dont un Colum McCann, par exemple, aurait été bien inspiré de se souvenir au moment d’écrire son trop tiède « Transatlantic »), réflexion particulièrement aboutie sur la guerre, la violence d’État, le pacifisme et l’objection de conscience, construction ex nihilo d’une vaste négociation de paix séparée impliquant intermédiaires quakers, Croix Rouge et pays neutres,… : les morceaux de bravoure ne manquent pas, sans gratuité narrative, et nous rappellent aussi à quel point Christopher Priest est capable de méticulosité documentaire, qu’il s’agisse d’hypnose et d’amnésie, de prestidigitation et de débuts de l’électricité moderne, ou de tactiques de bombardement et d’organisation de la défense passive.separation 3Le lecteur, en refermant l’ouvrage, saisira certainement tout le sel et le soin apporté au choix du titre : « La séparation » est un très grand roman, d’une rare subtilité, qui demande sans doute une attention soutenue à la lecture pour ne pas rater un certain nombre d’étapes du parcours, mais qui en ressort ainsi infiniment gratifiant, et l’une des œuvres les plus impressionnantes du magicien.

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Il faut absolument lire ce que Nébal, fan convaincu de Philip K. Dick et sainement sceptique au moment d’aborder ce roman, en écrit après avoir été conquis, ici. Il est intéressant de lire (en anglais) ce qu’en dit Arthur B. dans FerretBrain, . Ce qu’en dit PAT, avec une extrême pertinence, dans feu le Cafard Cosmique, est là-bas. Sur la fiche noosfere consacrée au roman, on consultera aussi avec profit le texte de Bruno Para, celui de Patrick Imbert (paru dans Bifrost) et celui de Bruno Della Chiesa (paru dans Galaxies).

Pour acheter le livre chez Charybde, en poche, c’est ici, et en grand format, c’est .

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À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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