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Notes de lecture 2012

Note de lecture : « Homo Zapiens » (Viktor Pelevine)

La farce débridée, subtile et délirante, de l’accouplement de la publicité et du post-soviétisme.

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Ce quatrième roman du « jeune prodige » et enfant terrible Viktor Pelevine, publié en 1999 (et traduit en français en 2001 au Seuil par Galia Ackerman et Pierre Lorrain), met en scène Tatarski, un docteur russe en littérature qui, comme beaucoup d’universitaires ex-soviétiques survit à peine grâce à un boulot de vendeur de cigarettes dans un kiosque appartenant à des Tchétchènes, avant qu’un ancien condisciple ne l’introduise dans l’univers en pleine expansion de la publicité, à Moscou.

Sur une trame digne des « Âmes mortes » de Gogol, un roman à la fois farce, rêve éveillé, théorie de la conspiration sur un mode débonnaire, féroce critique d’un système, où l’on pourra, pour prendre deux exemples parmi bien d’autres apprendre dans un trip aux champignons hallucinogènes à faire tourner une table pour invoquer Che Guevara qui viendra ainsi communiquer ses principes publicitaires (les plus efficaces), ou bien créer les images de synthèse de TOUS les personnages des actualités jusqu’à ne plus vraiment avoir besoin des originaux, pour autant qu’ils aient un jour existé…

Simplement énorme.

La dédicace : « À la mémoire de la classe moyenne. »

L’avertissement : « Toutes les marques commerciales mentionnées dans le texte sont la propriété de leurs très honorés possesseurs qui conservent tous leurs droits.
Les noms des marchandises et des hommes politiques ne désignent pas des produits réellement existants, mais leurs projections dans un espace d’information commercialo-politique, volontairement induites en tant que le fruit d’une intelligence particulière.
L’auteur prie le lecteur de les percevoir comme tels. D’autres coïncidences ne sauraient être que le fait du hasard. Les opinions de l’auteur peuvent ne pas correspondre à son point de vue.
Toutes les pensées qui peuvent passer par la tête du lecteur de ce livre sont soumises au copyright. Méditer sur elles est interdit sans une licence appropriée. »

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« Il est vrai qu’il vivait jadis, en Russie, une jeune génération insouciante qui souriait à l’été, à la mer et au soleil. Et préférait Pepsi.
Il n’est pas très facile, aujourd’hui, d’en connaître la raison. Selon toute probabilité, ce n’était pas seulement dû aux remarquables qualités gustatives de cette boisson. Ni à la caféine qui incite les gosses à réclamer en permanence de nouvelles doses, les poussant à coup sûr dès l’enfance sur la pente fatale de la cocaïne. Ni à un banal pot-de-vin : ce ne serait pas mal de penser que le bureaucrate du parti chargé de la conclusion du contrat se mit simplement à aimer ce liquide sombre et pétillant de toutes les fibres de son âme revenue du communisme.
Mais cette explication ne tiendrait pas compte d’un fait essentiel : les idéologues de l’URSS étaient persuadés qu’il n’y avait qu’une seule vérité. Et, en réalité, ils ne laissèrent pas le choix à la génération « P ». Les enfants des années soixante-dix préféraient Pepsi de la même façon que leurs parents soutenaient Brejnev.
En tout cas, ces gosses étendus sur les plages, l’été, regardaient longuement l’horizon d’un bleu sans nuages en buvant du Pepsi-Cola tiède mis en bouteille à Novorossiisk en rêvant du jour où le monde lointain interdit, par-delà la mer, ferait irruption dans leur vie.
Dix ans plus tard, le monde en question pointa son nez. D’abord avec mesure et un sourire poli, puis avec une assurance et une audace croissantes. L’une de ses cartes de visite était ce spot publicitaire de Pepsi qui, de l’avis d’un certain nombre de sociologues, représenta un tournant dans le développement de la culture mondiale. On y comparait deux singes. L’un buvait du « cola ordinaire », ce qui lui permettait de résoudre divers problèmes logiques avec des cubes et des bâtonnets. L’autre buvait du Pepsi et glapissait joyeusement en partant à la mer, en 4×4, enlacé avec des filles qui se foutaient visiblement de l’égalité des femmes (lorsque l’on entre en contact étroit avec des singes, il vaut d’ailleurs mieux ne pas penser à de telles choses, car l’égalité et l’inégalité sont aussi pénibles pour l’âme l’une que l’autre).
En y réfléchissant bien, il était clair dès cette époque que le Pepsi-Cola avait finalement moins d’importance que l’idée d’argent qui l’accompagnait. Cette conclusion découlait certes de l’association freudienne classique liée à la couleur du produit, mais aussi d’une simple déduction logique : l’absorption de cette boisson gazeuse permettait ipso facto de se payer des voitures de luxe. Mais nous n’avons pas l’intention de nous livrer ici à une analyse approfondie du spot. Retenons seulement que le symbole définitif de la génération « P » devint un singe dans un tout-terrain.
La manière dont les agences publicitaires de Madison Avenue s’imaginent leur auditoire, ou leur groupe cible, comme ils disent, n’est pas forcément très gratifiante pour l’ego, mais il convient de reconnaître leur connaissance profonde de la vie. Car ce spot permit à un grand nombre de singes qui végétaient en Russie de comprendre que l’heure était venue de bondir dans des Land Rover et d’aller vers les filles des hommes. »

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Ce qu’en dit joliment Russkaya Fantastika est ici. Ce qu’en dit Jacques Moran dans l’Humanité est . Ce qu’en dit Jacques Braunstein dans Technikart est là-bas.

Pour acheter le livre chez Charybde, c’est ici.

À propos de Hugues

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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