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Notes de lecture 2010

Note de lecture : « Le rendez-vous des héros » (Paco Ignacio Taibo II)

Convoquer ses héros préférés pour défendre ses idéaux en toutes circonstances.

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Publiée en 1982 (en 1994 en français chez Métailié dans une traduction de Mara Hernández et René Solis), ce cinquième texte de fiction écrit par Paco Ignacio Taibo II fut aussi le premier à recevoir un prix littéraire important au Mexique (le prix Grijalbo).

Dans cette brève fantasmagorie de 120 pages, le héros, militant rudement secoué lors de la sanglante invasion de l’Université Libre de Mexico par l’armée, en 1968, est devenu journaliste de faits divers. Sérieusement blessé par un serial killer, c’est depuis son lit d’hôpital qu’il convoque ses héros préférés (Sandokan, les Trois Mousquetaires, Wyatt Earp & Doc Holliday, Sherlock Holmes,…) pour conduire l’insurrection populaire.

« 1 Si tu n’étais pas là, où serais -tu ?

Sur le pont d’Insurgentes, par exemple, du côté où la nuit n’agite pas cette insipide lumière mercurielle : sur l’avenue División del Norte, où l’obscurité se brise sur la ligne continue des phares de voitures (dix mètres et, tout en bas, le Viaducto) ; un fleuve urbain avec le rugissement requis. Tu lances le mégot et tu le regardes tomber, avec le secret espoir de le voir rebondit sur le toit d’une auto (c’est raté). D’une certaine manière, l’espoir comme la cigarette a mis sept minutes à se consumer. À présent, l’envie te prend de monter sur le parapet et de pisser sur les automobiles. Au-dessous, un camion de déménagement soulève des trombes d’eau en roulant dans les flaques. Il a recommencé à pleuvoir…

Devant le cinéma Roble, par exemple, à la sortie de la dernière séance. On projetait, pas de doute, « La bataille d’Alger » et la foule descendait les marches, avec le désir d’être une autre, de ne pas marcher dans ce silence ébahi, mais de lancer les hurlements apaches des Algériens débordant de la Casbah…

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À la faculté, par exemple, dans le local des ronéos, entre les deux machines qu’Eligio Calderón (« El Tricolor ») et Adriana avaient réglé comme des montres suisses pour leur faire produire une moyenne de 2 000 tracts à l’heure. Immergé dans ce bruit ensorcelant et prêt à célébrer chaque nouvelle tache d’encre sur les mains, le front, le nez…

Sur San Juan de Letran, par exemple, à six heures du soir, quand la lumière de la ville change, en train de contempler une longue rangée de soldats de plomb dans une vitrine et d’effleurer du bout des doigts les deux cents pesos que tu as dans la poche pour acheter des livres à la vieille librairie Zaplana : Howard Fast dans l’édition à 17,50 pesos de Siglo XX, des romans de Dos Passos et le « Reportage au pied d’un échafaud » de Fucik, soldé à sept pesos ; et tu vas y rentrer pour tout acheter, tout voir, tout…

Sauf que tu es sur le brancard qui parcourt les couloirs, conduit d’une main experte par un pilote de brancards audacieux lancé sur la piste des blancs corridors. Le type doit bien voir la tache de sang qui s’élargit sur le drap qui te recouvre. La rhétorique des scènes d’hôpital voudrait qu’une belle femme en pleurs dissimulant ses larmes (mais pas suffisamment pour qu’on ne les voie pas) attende à la porte de la salle d’opération ; mais il n’y a pas de porte de la salle d’opération, seulement la tache de sang qui grandit et ta main qui glisse du brancard et traîne par terre avec les phalanges qui tressautent sur le carrelage vert ; le brancardier hésite entre s’arrêter et/ou pousser violemment le brancard, ses yeux fascinés par la tache rouge qui s’étend sur le drap blanc.

Et toi tu penses que ce sont des fourmis, des grosses fourmis qui grimpent à l’assaut de tes mains, tout plein de fourmis. Et tu sens que si tu ne trempes pas tes bras dans de l’eau glacée, tes mains vont pourrir et tomber. Des termites ou des piranhas ? »

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Ce roman ancien et délectable permet d’abord de rire, beaucoup et souvent jaune, car Paco Ignacio Taibo II y maniait déjà à la perfection cet art subtil du décalage, du monologue intérieur apparemment déjanté qui occupe l’esprit des protagonistes pourtant en pleine action, qui deviendra peu à peu une de ses marques de fabrique, dans les enquêtes de son privé Héctor Belascoarán Shayne comme dans les deux chefs d’œuvre liés que sont « Ombre de l’ombre » (1986) et « Nous revenons comme des ombres » (2001).

Il nous donne ensuite le précieux assemblage de la forte détermination politique (qui traverse tous les textes de Paco Ignacio Taibo II) et de l’ancrage imaginaire, incarné ici par ces héros de l’enfance et de l’adolescence qui, loin d’être récusés par l’adulte, lui fournissent au contraire un carburant inépuisable pour alimenter sa lutte. La permanente leçon d’écriture et de combat trouvait ainsi dans ce roman, dissimulée sous sa légèreté apparente et ses virevoltants artifices langagiers, l’une de ses plus éclatantes démonstrations, très tôt dans l’œuvre du bouillant Mexicain. Désenchantement et réenchantement, nostalgie et action au présent, colère et intelligence, fidélité et littérature : tous les ingrédients sont déjà là.

Le bon billet de Yossarian est ici.

Pour acheter le livre chez Charybde, en grand format Métailié c’est ici et en poche Rivages c’est .

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À propos de Hugues

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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