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Notes de lecture 2013

Note de lecture : « Parabole du failli » (Lyonel Trouillot)

La belle mélancolie rageuse d’une adresse à l’ami poète suicidé. Brutal, tendre, et combatif.

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Parabole du failli

Publié en août 2013, le neuvième roman du Haïtien Lyonel Trouillot poursuit l’inlassable questionnement multiforme de ses ouvrages précédents, dans une langue toujours aussi poétique et impeccable, à partir d’un déclencheur intime et d’une urgence née de la mort brutale, par défenestration vraisemblablement suicidaire, d’un poète ami d’enfance de l’auteur.

Une longue adresse au « failli », le poète tombé au triste champ d’honneur de l’absence de sens, de perspective, et de confiance suffisante, peut-être, dans son pouvoir, est ici écrite par l’ami d’enfance, en compagnie du troisième membre de leur inséparable trio de jeunesse, l’Estropié. Trois profils, trois manières de vivre l’abîme qui guette toujours – et dont la description, enracinée dans la pauvreté endémique et les monstrueuses inégalités d’Haïti, rappelle toutefois – comme presque toujours chez Trouillot – qu’elle n’est pas un monopole du « Sud », mais un développement cohérent de l’avidité partout à l’œuvre. Ainsi, le pauvre d’origine ayant survécu par la réussite scolaire (le narrateur), le pauvre fondamental mais « ré-enchanté » malgré tout par une foi indestructible en la poésie (« l’Estropié ») et le riche talentueux, honteux, déclassé volontaire pour échapper à l’emprise familiale et à sa condamnation à vouloir « plus » au détriment fatal des autres, revivent dans les mots, moqueurs, rageurs et beaux, adressés au défunt.

Il s’agit bien d’une parabole, comme l’annonce le titre, dont la course incurvée interroge aussi – comme, écrivant d’une toute autre perspective en apparence, le « Confiteor » du Catalan Jaume Cabré – la réalité du salut, de la consolation et de l’action par l’art, réalité toujours exposée au risque du dérisoire, du vain, de l’inactuel – et dont le maintien suppose bien souvent un véritable acte de foi, en soi et en ses frères humains.

Malgré la belle mélancolie rageuse qui baigne les phrases de ces 180 pages, de ce Lyonel Trouillot émane à nouveau, flottant dans chaque interstice, un puissant parfum, roboratif, de courage et de lutte, même depuis le bas de la colline… Une lecture plus que nécessaire.

Et l’un des cris de désespoir laissés, secrets, par le disparu :

« Merde à la poésie.
Qu’importe si c’est la poésie qui m’a tourné le dos ou moi qui la fuis ! Qu’est-ce qu’écrire sinon le pari du failli ! Toi, de toute beauté, marchant devant mes yeux, je m’étais pris pour un oracle. J’ai rêvé pour toi de chansons et me reste ce râle qui pourrit dans ma gorge. Ci-gît moi, voix cassée, poète de pacotille, un chant tombé à ras le sol, sale métaphore usée pataugeant dans sa merde. »

Ce qu’en dit ma collègue et amie Charybde 7 est ici.

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À propos de charybde2

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  1. Pingback: Note de lecture : « Kannjawou  (Lyonel Trouillot) | «Charybde 27 : le Blog - 23 décembre 2015

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