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Notes de lecture 2013

Note de lecture : « Le quatrième mur » (Sorj Chalandon)

Habile et poignant récit d’une tentative de consolation, difficile à rassasier, par le théâtre.

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le quatrième mur

Publié en août 2013 chez Grasset, le sixième roman de Sorj Chalandon était ma première lecture de l’auteur (« Mon traître », 2008, et « Retour à Killybegs », 2011, étant – assez inexplicablement – restés coincés à mi-pente dans ma montagne à lire…).

Simplement et en essayant de ne pas trop dévoiler les péripéties de l’intrigue (qui sont toutefois bien loin d’être ici l’essentiel), le narrateur est d’abord un étudiant engagé à gauche, plutôt « violent », dans l’après-68, devenu rapidement ami d’un réfugié de la Grèce des colonels, plus âgé et expérimenté, metteur en scène de théâtre « dans le civil ». Alors qu’il se « range » au tournant de 1981, entre perte progressive d’appétit politique et arrivée d’un enfant dans son couple, son théâtral ami, désormais gravement malade et hospitalisé à Paris, lui confie la mission « sacrée » de mener à bien un projet, déjà entamé, qui lui tient particulièrement à cœur : organiser une représentation de l’Antigone d’Anouilh (le choix de cette pièce étant tout sauf neutre bien entendu – et si le lecteur n’est pas familier de ce texte, il le deviendra rapidement à la lecture du « Quatrième mur »), avec des acteurs locaux plus ou moins improvisés et appartenant à toutes les communautés, en pleine Beyrouth alors déchirée par la guerre civile.

Mais alors que le narrateur rétablit les contacts interrompus et organise son repérage sur place, dans des conditions aussi difficiles qu’on peut l’imaginer, tant le degré de tension entre communautés est presque impossible à abaisser, même autour d’un projet aussi fou et beau, 1982 arrive, et avec elle, les forces israéliennes décidées à traiter l’ « abcès » palestinien du Liban, et les conséquences, directes ou indirectes, de cette invasion, justifiée ou non…

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J’ai été séduit. Pas par l’écriture elle-même, efficace mais plutôt banale : par le redoutable agencement des thématiques politique et artistique, par le rappel quelque peu désenchanté – mais sans les excès cracheurs, ironiques, et bien dommageables que l’on rencontre trop souvent – de ce que fut l’engagement politique dans les années 1970, par la mise en scène en nécessaire abîme pirandellien de l’Antigone de Jean Anouilh, par un traitement à la fois honnête, glaçant et sans abus de pathos de la guerre libanaise de 1982, et enfin par la construction d’une vertigineuse course contre soi-même après le traumatisme guerrier vécu aux premières loges.

Riche, beau, relativement fin, émotionnellement puissant en évitant – parfois de justesse – les effets spéciaux à grand et facile spectacle, ce roman est donc très réussi.

Si j’y ajoute le sens particulier qu’a pour moi cette Antigone (l’un des textes-clé de ma découverte, scolaire, de la littérature, étudié trois fois en cinq ans, sans aucun des effets secondaires de vomissement par gavage que le même traitement avait entraîné pour le « Candide » de Voltaire), et tout en regrettant (un peu) que le « quatrième mur » soit ici entièrement dédié à Anouilh, occultant totalement son maître – et véritable créateur de ce concept et de ceux qui lui sont liés -, Luigi Pirandello, je suis enthousiaste. Accablé par le sombre tableau historique ainsi dressé, par les échecs brillamment décrits et par la tristesse de certains destins romanesques, mais néanmoins enthousiaste.

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« J’ai lu Antigone. Je ne l’avais pas fait. En 1974, lorsque Sam m’avait offert le texte de Jean Anouilh, il était resté sur ma table de nuit. Puis il fut recouvert de journaux et de temps. Plus tard, je l’ai ouvert, quelques pages seulement. Mon cœur n’était pas là. L’ail, le cuir et le vin rouge exhalés par les gardes de Créon ne m’ont pas retenu. J’ai rangé le livre dans ma bibliothèque, je l’ai oublié. C’était il y a huit ans.
J’ai lu Antigone. Bouleversé, notant des phrases pour les dire à voix haute. »

Les deux photographies de Beyrouth sont de Samer Mohdad, l’une des nombreuses belles découvertes des Rencontres photographiques d’Arles 2013.

Pour acheter le livre chez Charybde, c’est ici.

À propos de charybde2

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  1. Pingback: Note de lecture : "Défaut d’origine" (Oliver Rohe) | Charybde 2 : le Blog - 5 avril 2014

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