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Notes de lecture 2014

Note de lecture : « La peau du dragon » (Giuseppe Genna)

Troisième Guido Lopez, toujours aussi rude et halluciné, face à un adversaire autrement redoutable que le vieillissant Ismaël du tome précédent.

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La peau du dragon

Publié en 2003 (et traduit en français en 2006 par Johan-Frédérik Hel Guedj chez Grasset), le troisième volume de la série « d’origine policière » consacrée par Giuseppe Genna à l’inspecteur milanais Guido Lopez, après « Sous un ciel de plomb » (1999), qui créait le décor d’une Italie contemporaine, crasseuse et poisseuse, noyée dans sa corruption et sa démission politique, ici un peu plus qu’ailleurs, dans laquelle tente de survivre un enquêteur talentueux et devenu résolument amoral, et « Au nom d’Ismaël » (2001), qui plongeait ses racines inquisitrices et mortifères dans l’histoire de l’après-guerre italien et de la conquête marshallienne de l’Europe par l’Amérique pour esquisser un cadre mythologique de gros temps, le troisième volume, donc, intitulé en italien, plus exactement, « Ne pas toucher la peau du dragon » (emprunté à une citation de Mao Tsé-Toung placée en exergue du roman : « Touchez à tout – sauf à la peau du Dragon »), pousse violemment cette mythologie moderne de l’avant, à un rythme narratif encore plus hallucinant, pour confronter le maigre sursaut institutionnel européen, esquissé dans le tome précédent, au puissant débarquement, financier, criminel, et de moins en moins occulte, de la Chine sur le Vieux Continent.

Tout au long de ces 400 pages, Genna améliore encore, pour frôler la perfection, sa maîtrise des emboîtements paranoïaques d’espionnage, à la Ludlum ou Le Carré, avec un rythme de narration dans lequel, sans effets spéciaux particuliers autre que le maniement acéré de sa phrase, il fait sentir au lecteur les amphétamines ingurgitées à haute dose par Guido Lopez, précipité perpétuellement hors d’haleine sur les routes européennes, entre Milan, Zurich, Bruxelles, le Brabant flamand et la principauté de Monaco. Tout en maniant puissamment le projecteur mythologique en direction d’une Chine impérialiste, patiente, violente et de moins en moins contrainte à la discrétion, Genna inscrit son intrigue policière et géopolitique, plus encore que dans « Au nom d’Ismaël », pourtant déjà bien servi dans ce domaine,  dans la chair meurtrie et froissée, rapprochant dans de singuliers télescopages le Chinatown milanais (le deuxième d’Europe après Paris), les abattoirs des banlieues industrielles italiennes et leur « viande fraîche », dont l’enquêteur comme le lecteur se demanderont durant tout le récit si l’expression est littérale ou désigne, code atroce, une bien pire réalité, les restaurants chics de Monte Carlo, les faubourgs cossus de la finance belge et leurs bien discrètes cliniques privées, les champs de pavot du Yunnan, à la superficie dix fois supérieure à ceux d’Afghanistan et de Birmanie assemblés, et aux types d’économie qu’ils supposent. Dans ces filets serrés où les banquiers trop gourmands peuvent finir brûlés vifs dans leurs salles de bain, ou contraints au suicide en imaginant simplement ce qui pourrait les attendre, la petite brigade bruxelloise, à peine ébauchée dans les dernières pages du tome précédent, est résolument à la peine, à l’image d’une Europe enlisée dans ses contradictions politiques.

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Construisant avec une rare force une terrifiante mythologie du présent inscrite dans le détail de la machine, Giuseppe Genna poursuit son œuvre admirable. Espérons que la traduction des deux tomes suivants ne tardera plus trop en français, sinon il va bien falloir apprendre l’italien…

On ne manquera pas de rapprocher le thème de « La peau du dragon » de l’excellent « Cinacittà » de Tommaso Pincio, mettant en scène une mythologie similaire, dans une toute autre forme.

« La torche humaine avance à tâtons dans l’obscurité, qu’elle illumine. Celui qui avance vers la porte en boxant avec ses poings, au milieu des flammes, c’était un homme, et cet homme est sur le point de se transformer en tronc carbonisé. Il s’agite, le hurlement est inhumain. Il va mourir. Les flammes sont hautes, les cheveux sont en bataille, la peau est réduite en lambeaux. La torche humaine se jette contre les murs. C’était l’un des hommes les plus puissants de la planète et maintenant, ce n’est plus qu’un mannequin incendié, mais ça ne durera plus longtemps. Il frappe de ses poings contre la porte blindée. Les flammes ronflent, les conduites d’eau explosent, mais cela ne sert à rien. Au sol, à deux mètres de là, il y a le corps de l’infirmière, recroquevillé, carbonisé. La torche humaine ne le voit même plus, elle se lance contre le mur, elle est aveugle, désarmée, elle se débat, le feu dévore sa chair. Cet homme, c’est le multimilliardaire Edmond Jaffa. Il s’agit d’un homicide. Où est la police ? Où sont les pompiers ? Où sont les gardes du corps ? »

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« L’ennui de l’Italie l’enserrait comme nul autre au monde. L’ennui de l’Italie n’a pas d’égal. Il ne se voit pas, il ne se sent pas, on ne sait pas d’où il vient. L’ennui italien l’avait convaincu de rentrer à Bruxelles, de remplacer l’ennui italien par l’ennui européen. Trafics, circuits de plus en plus frénétiques : l’énorme termitière criminelle, totalement indiscernable de l’énorme termitière continentale. Putains, toxicos, pédophiles, recycleurs d’argent, nouveaux riches, ex-justiciers des ex-polices de l’ex-Est, parrains russes, homicides égrenés de Malmö à Marseille, importateurs de pastilles, espions industriels, espions militaires, banquiers proches du krach et donc disposés à tout, islamistes purulents, fournisseurs de dope, politiciens corrompus, crétins de politiques qui ne voulaient pas que cela se sache, politiciens compromis dans les trafics, politiciens qui campent au sommet de ces trafics. Bienvenue en Europe, le nouvel eldorado de la liberté à prix réduit, l’hôtel de la dernière poubelle en vogue, la banque de toute confiance pour votre fric, argent facile, argent illégal. Montorsi l’avait dit à Lopez : il ne faut pas se faire d’illusions. Lopez l’avait dit à Montorsi : j’en ai rien à foutre de la légalité, pour moi, c’est un travail machinal. je suis une machine. Je ne sens rien. Donnez-moi un ordre et je l’exécute. Montorsi avait répondu : parfait. Ce n’était pas parfait. C’était la merde, comme en Italie, seulement une merde plus riche, plus savoureuse, plus répandue. L’Europe était un énorme étron, un étron gros comme un continent. L’Europe était une mauvaise photocopie des États-Unis. L’Agence était une mauvaise photocopie du FBI et de la CIA. Le président de la Commission européenne était le président des États-Unis avec quelque chose en moins et quelque chose en plus : les États-Unis en moins, et autant de merde en plus. »

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« Le monde devient une excoriation. Les corps morts se frottent à toi, te frôlent dans un torrent impétueux, ils se collent à toi, te contaminent, te pénètrent. Les morts s’en vont naviguer dans ton système veineux. Depuis des années, tu rêves des morts, depuis des années, tu les découvres, tu les tournes et retournes, tu les étudies. Tu t’enfermes dans cette vieille valve, silencieuse, protectrice et froide. La nécessité de la survie. Il n’y a pas le mal contre le bien : il n’y a que le mal – une pellicule de putréfaction omniprésente, suffocante. Tu as un mort dans la gorge. Des fleuves d’argent écumeux dévalent, qui charrient des cadavres, des stupéfiants nocifs et mortels, des armes clandestines, des clandestins destinés à grossir la foule des cadavres. Le vice érigé à l’état de norme : voilà l’unique cadre de travail pour des travailleurs qui n’ont plus ni esprit ni idées, mais seulement de l’efficacité – une efficacité mécanique, folle, privée d’assentiment. Tu es un automate : tu n’es pas encore cadavre, mais ça y ressemble. Qui se ressemble s’assemble. »

Pour acheter le livre chez Charybde, c’est ici.

À propos de Hugues

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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