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Notes de lecture 2014

Note de lecture : « Le glamour » (Christopher Priest)

Identité et mémoire, solubles dans la discrétion et l’invisibilité ?

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Publié tout d’abord en 1984 (traduit alors en français en 1986 par Henry-Luc Planchat en Ailleurs & Demain chez Laffont), le septième roman de Christopher Priest a été largement refondu en 2005, et traduit sous cette nouvelle forme par Michelle Charrier aux Lunes d’Encre de Denoël en 2008.

Richard, un cameraman de la BBC, à la réputation affirmée de reporter de guerre et de situations dangereuses, est victime collatérale d’un attentat à la voiture piégée, à Londres. Grièvement blessé, il se remet lentement dans une clinique à la campagne, souffrant qui plus est d’une amnésie totale concernant les quelques semaines ayant précédé l’explosion. Lorsque son ex-petite amie, Sue, avec qui il avait rompu juste avant l’attentat, parvient à le retrouver, Christopher Priest nous déroule un écheveau extrêmement subtil de récits enchâssés visant à reconstituer cette mémoire disparue, et peut-être à élucider certaines mystérieuses contradictions apparentes entre bribes ressurgissant à l’occasion du travail des psychologues praticiens chargés de son cas, et éléments issus de son dialogue avec Sue, en une alternance millimétrée de points de vue, de réactions et de compléments d’enquête qui font de ces 400 pages un nouveau tour de force narratif du maître transfictionnel anglais (comme pourrait le dire Francis Berthelot).

« Richard Grey passa une partie du samedi après-midi suivant en compagnie du docteur Hurdis, qui faisait à la clinique une de ses visites habituelles. En général, Hurdis donnait au convalescent l’impression qu’ils étaient victimes du même problème, pas qu’ils formaient un tandem patient-thérapeute, où le second cherchait à soigner le premier en lui appliquant ses théories. Leurs rencontres ressemblaient souvent davantage à des conversations qu’à des séances d’analyse. Grey se rendait bien compte qu’il s’agissait sans doute d’une illusion, mais il était reconnaissant au psychiatre de ne pas le traiter comme la plupart des employés de la clinique : ils lui donnaient l’impression d’être un hybride, moitié riche client dans un hôtel, moitié malade ne comprenant que les instructions monosyllabiques et le langage des signes. »

« Je suis rentré à Londres au bout de quinze jours, les yeux rouges, épuisé par treize heures d’avion. Les problèmes rencontrés sur le tournage m’avaient vidé : on ne pouvait rien faire sans la permission des autorités, qui nous la donnaient toujours en retard, il régnait la chaleur humide et brûlante des tropiques, certaines interviews étaient très difficiles à organiser, etc. Chaque fois qu’on allait filmer quelque part, il nous fallait l’accord des bureaucrates locaux ou des militaires, suspicieux, voire hostiles. Enfin,  le travail était fait, j’avais été payé et je rentrais chez moi, en lieu sûr. Heureux d’en avoir terminé. »

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Comme souvent chez Christopher Priest, l’utilisation relativement discrète de figures issues du fantastique ou de la science-fiction, maniées avec un rare brio, lui permet de créer un précieux décalage et de renouveler souvent fondamentalement des  thématiques que l’on croyait bien connues, comme il le démontrait de manière emblématique dans « Le prestige », par exemple, sur un schéma de rivalité entre prestidigitateurs.

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Ici, la crainte de la « mauvaise mémoire » ou du « faux souvenir », angoisses récurrentes de protagonistes (et de lecteurs) pour lesquels sans mémoire « exacte » il ne peut guère exister d’identité solide, crainte qui hante par exemple une bonne partie de l’œuvre de Philip K. Dick (et l’on songe nécessairement à sa nouvelle « Souvenirs à vendre », et à ce qu’en firent Paul Verhoeven et Arnold Schwarzenegger dans « Total Recall »), qui fut incarnée tour à tour par David Janssen, Timothy Daly et Harrison Ford, en Dr. Richard Kimble, ou encore par Patrick MacGoohan dans « Le prisonnier », bien entendu, télescope avec une rare force le thème plus diffus de l’invisibilité sociale (que la société britannique du vingtième siècle, tout particulièrement, imprime avec force auprès de ses classes les plus défavorisées, comme le rappelait notamment avec un immense talent le B.S. Johnson de « Chalut »), qui se mue progressivement – et normalement seulement métaphoriquement – en invisibilité physique (ainsi que joliment mis en scène dans l’épisode 11 de la saison 1 de « Buffy the Vampire Slayer » – vous ai-je déjà dit que je trouvais cette série vraiment excellente ?), pour créer ce formidable hybride littéraire qui donne au mot « glamour » un tout autre sens que celui auquel nous sommes désormais (trop) habitués.

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La chronique de Soleil Vert dans feu le Cafard Cosmique est ici, et celle de Nébal est . La préface de Gérard Klein pour l’édition française de 1994 est .

Pour acheter le livre chez Charybde, c’est ici.

À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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