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Notes de lecture 2014

Note de lecture : « Au nom d’Ismaël » (Giuseppe Genna)

Le deuxième roman de Giuseppe Genna, et le grand début d’une réinvention mythologique contemporaine du roman d’espionnage et de conspiration.

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Au nom d'Ismaël

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Publié en 2001, traduit en français en 2003 par Julien Gayrard chez Grasset, le deuxième roman de Giuseppe Genna exploite brillamment le décor solidement installé dès la première apparition de l’inspecteur milanais Guido Lopez, dans « Sous un ciel de plomb » en 1999, pour développer l’un des univers les plus extraordinaires et les plus radicaux du noir contemporain.

Avec son Italie de 1998 gangrenée par la corruption, l’affairisme, la résignation politique marchant depuis longtemps la main dans la main avec le pré-capitalisme mafieux, l’appareil d’État massivement aux ordres des intérêts particuliers et le dégoût de soi envahissant l’âme des rarissimes résistants potentiels, « Sous un ciel de plomb » proposait l’un des cadres les plus poisseux de la littérature contemporaine.

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« Voilà l’histoire. La bouffe coûte du fric ; les putes aussi ; les belles fringues pareil. Le fric est donc utile. La fatigue vous suce toute votre moelle. La fatigue est le bras manchot du manchot, la distance entre le moignon de la jambe et le sol. Lopez nageait dans la fatigue et (entreprise plus épuisante encore) le faisait bien. Il n’y avait pas que la Brigade d’Investigation. Il n’y avait pas que la poussière, les souvenirs d’un temps meilleur qui semblait maintenant n’être qu’un rêve (la force et le tremblement de tendresse de ces instants où quelque chose commence). La fatigue d’être en service, il en supportait le poids, une question de gravité. Mais il y avait une autre fatigue. Celle des heures vides passées à tailler dans l’air épais de Milan, à écouter les consignes anesthésiantes du boss, de Santovito, à marquer au plâtre les distances, sur les trottoirs, entre une trace de sang huileuse et une douille éclatée. »

À partir de ce socle, comme cela fut souligné notamment par le collectif bolognais Wu Ming dans leur controversé mais extrêmement roboratif essai de 2008 sur le « Nouvel épique italien », Giuseppe Genna prouve qu’à l’instar de ses confrères Giancarlo De Cataldo, Roberto Saviano et Massimo Carlotto, il est capable, maîtrisant totalement le codage du polar traditionnel comme celui du noir politisé issu principalement, en Italie, de Giorgio Scerbanenco (dont le « Vénus privée » de 1966, si surprenant de la part d’un auteur alignant alors déjà vingt-cinq ans d’écriture, renouvelant largement le genre, eut un impact sur ses successeurs encore plus important que, pour la Suède, le « Roseanna » de Maj Sjöwall et Per Wahlöö en 1965, ou pour la France, le « Nada » de Jean-Patrick Manchette en 1972), d’ajouter à son propos, en en gardant tout le poisseux désespéré, une dimension historique, politique et épique qui chamboule profondément les canons d’écriture jusque là consacrés.

nel nome di ishmael

À Milan en mars 2001, toutes les polices italiennes, les services secrets et les antennes locales des officines du renseignement américain sont sur les dents : à quelques semaines d’une réunion de sommités retraitées incluant George Bush Sr., Mikhaïl Gorbatchev, Javier Solana ou encore Henry Kissinger, des informations de source secrète indiquent qu’une secte prépare un attentat spectaculaire. Enquêtant au même moment sur un meurtre d’apparence relativement ordinaire, l’inspecteur Guido Lopez va établir certaines de ces connections dont il nous avait déjà montré, dans « Sous un ciel de plomb », avoir le secret, confortant à nouveau sa réputation de flic impossible à gérer et de limier hors pair. Dès les premières pages, Giuseppe Genna nous gratifie toutefois également de deux points de vue supplémentaires : celui d’un tueur surnommé « l’Américain », employé de la secte en question, venant justement d’arriver à Milan, et celui d’un homme mystérieux, aux allures d’agent secret ultra-expérimenté, simplement présenté comme « le Vieux », qui semble en savoir beaucoup plus long que tous les autres sur ce qui se trame.

« Ce fut à la suite de cette erreur, après avoir perdu l’Américain, que le Vieux décida de participer en personne aux opérations. Ils lui avaient donné la photo. Une photo prise par précaution au moment où l’Américain avait emprunté le couloir conduisant aux chiottes de Malpensa. Le fils de pute. Toujours cette grande gueule mâchouillant du chewing-gum. Toujours ce même regard, ce regard qu’ont tous les amerloques : vide, bovin, deux yeux satisfaits qui n’exprimaient rien, si ce n’était le vague sentiment de posséder toujours un avantage sur les autres. Ses cheveux, d’un roux tirant sur le blond, couvraient sa nuque de façon désordonnée. Et ce tas de merde portait un imperméable, un imperméable vert. Il se traînait une sacoche synthétique noire. Qui sait s’il s’était aperçu, l’Américain, qu’on l’avait pris en photo. Ils ne l’avaient pas descendu, mais au moins photographié. Ce qui revenait à l’avoir descendu à moitié. »

La véritable dimension d’ « Au nom d’Ismaël » apparaît toutefois dans l’enchevêtrement simultané, au cœur de cette situation contemporaine, d’une autre enquête, menée également à Milan mais en octobre 1962, par le jeune et prometteur inspecteur Montorsi, sur le cadavre d’un enfant déposé au petit matin devant un mémorial de la Résistance situé à l’intérieur d’un stade municipal.

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Sans trahir la formidable trame de ce récit, et ses vertigineuses implications, on doit toutefois noter, donnant au roman son ancrage et sa résonance, la présence centrale d’Enrico Mattei, figure tutélaire de l’Italie de l’après-guerre, fondateur de l’ENI et pourfendeur acharné des oligopolistiques « sept sœurs » du pétrole, homme de droite ayant gardé de la Résistance de profondes amitiés chez les communistes, dont l’explosion en vol de l’avion en octobre 1962, jugée accidentelle à l’époque, après une enquête qui restera comme l’une des plus volontairement sabotées de l’histoire policière italienne, pourtant guère avare en candidats crédibles à ce titre, sera requalifiée en attentat en 1997, après que le dossier ait été officiellement réouvert en 1994. « L’affaire Mattei », le film de Francesco Rosi ayant obtenu la Palme d’Or en 1972, passait brillamment en revue, à l’époque, l’ensemble des complots possibles ayant pu mener ce géant à la mort.

giuseppe genna

Dans ce pont qu’il crée entre 1962 et 2001, Giuseppe Genna accède à l’authentique création mythologique contemporaine. Minutieux dans ses agencements paranoïaques de services secrets (l’hommage à John Le Carré comme, curieusement, au premier Robert Ludlum – avant que ce dernier ne se caricature systématiquement lui-même après 1984, au moment même où Jean Van Hamme s’empare sans trop d’élégance de Jason Bourne, dont il ne reconnaîtra s’être « inspiré » (ha ha) que bien plus tard et du bout des lèvres, mais ceci est une autre histoire – n’est pas du tout dissimulé), attentif dans sa documentation historique (qu’il subvertit en reconnaissant bien entendu sa dette à l’égard de l’« American Tabloid » d’Ellroy), politiquement imaginatif, usant avec brio de techniques narratives qui évoquent nettement ses idoles littéraires Pynchon, Eggers, Palahniuk ou Danielewski, n’hésitant pas à placer en exergue de ses chapitres d’heureux extraits de Norman Mailer, de Don DeLillo, d’Henry Miller, de Victor Hugo ou de Tacite, recherchant à l’occasion le jaillissement d’une poétique dont il est par ailleurs un producteur et commentateur averti, il nous propose ici une étonnante instrumentalisation des théories du complot et des conspirations, enregistrant l’aspect aveugle et totalement désincarné de certaines menées qu’il est si tentant d’attribuer à des personnes ou à des organisations, alors que ce n’est nullement nécessaire, en une subtile visée éloignée de toute dénonciation crédule, mais avec un constant et très heuristique désenchantement, sous lequel percent de paradoxaux espoirs à réinventer.

On pourra noter aussi, en guise de paradoxe supplémentaire, l’espoir européen qui habite le roman (amplifié par sa conclusion provisoire que je me garderai bien de révéler, mais qui prendra encore de l’ampleur dans le Guido Lopez suivant, « La peau du dragon », dont je vous dirai un mot très prochainement, et – me dit-on, car je ne lis pas vraiment l’italien et ils ne sont pas traduits en français pour l’instant – dans le quatrième, « Grande Madre Rossa », et le cinquième, « Le teste », volumes), qui fait de ce roman un cousin pas si éloigné, et pourtant à l’opposé du spectre socio-politique, des ouvrages conservateurs « vieille France » et férocement anti-américains de Pierre Nord (dont la qualité des intrigues d’espionnage, desservie in fine par une fâcheuse tendance à l’éternelle répétition psychologique au fil des volumes, reste trop mésestimée aujourd’hui – mais ceci serait aussi une autre histoire).

Dès ce deuxième roman, Giuseppe Genna prouvait donc qu’il mérite de figurer parmi les lectures indispensables à une juste et terriblement jouissive appréciation de notre époque contemporaine.

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À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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