☀︎
Notes de lecture 2014, Nouveautés

Note de lecture : « Petits combattants » (Raquel Roblès)

La folie meurtrière de la dictature militaire argentine, à hauteur d’une fillette de disparus, continuant le combat à sa façon. Un grand petit roman.

x

Petits combattants

x

Publié en 2013, et en février 2014 en français, dans une traduction de Dominique Lepreux chez Liana Levi, le troisième roman de l’Argentine Raquel Roblès propose une expérience toujours quelque peu magnifiquement déstabilisante lorsqu’un auteur la réussit : vivre une tragédie familiale inscrite dans une ampleur socio-politique à hauteur d’enfant, avec les doutes, les erreurs, mais aussi les formidables intuitions et intelligences qui sont les siennes.

x

Sous le patronage tutélaire du « Sac de billes » de Joseph Joffo (qui est présent dans le roman à plus d’un titre), aux côtés notables du « Je n’ai pas peur » de Niccolò Ammaniti, « Petits combattants » livre donc quelques années de récit d’une fillette d’une dizaine d’années au départ, veillant sur son petit frère et complice, après que ses parents, présumés Montoneros (péronistes de gauche, principale cible de la dictature militaire argentine entre 1976 et 1983 avec les communistes), aient brutalement disparu sans laisser de traces après une descente musclée de l’armée massivement reconvertie à l’époque dans la chasse aux subversifs.

x

Issue en partie d’une famille juive rescapée de l’Holocauste et du ghetto de Varsovie, dont l’une des grand-mères présentes, dans ses instants de lucidité, peut encore témoigner, la fillette s’est constituée au fil des années d’avant le drame, en toute discrétion enfantine, avec l’implacable sérieux romanesque de cet âge, une étonnante culture politico-militaire, nourrie aussi bien de bribes de récits d’espionnage et de résistance contre les nazis que de conversations sociales et politiques probablement surprises entre ses parents et leurs camarades de lutte.

x

portada-pequenos-combatientes_med

Vie quotidienne qu’il faut bien poursuivre, sans désespérer les adultes restants, au fond encore plus désemparés par la brutale disparition, combat subversif à maintenir intact et vif, au moins en imagination, en tant que future relève et déjà « petits combattants », horreur palpable – mais la plupart du temps distante – d’un pays vivant à genoux, dans la terreur, en dehors de ses franges conservatrices, nanties et policières, largement et indécemment triomphantes : c’est la confrontation entre ces trois champs, dans le récit et les projections de la fillette narratrice, qui fait la beauté et la richesse de ce roman, regard empli d’humour noir, volontaire et involontaire, à hauteur magique d’enfant matérialiste dialectique, dans la noirceur de la répression politique sauvage, aveugle et meurtrière. Un très beau roman, sensible, intelligent et, curieusement, drôle – de cette drôlerie arme des vaincus, certes, mais qui peut parfois forcer les vainqueurs à les suivre dans la tombe, au moins métaphorique.

« Je savais que nous étions en guerre, je savais qu’il y avait eu une sorte de combat et qu’ils devaient se trouver dans une prison glaciale en train de lutter pour leur vie. Je savais que je devais résister. Malgré tout, une chose me déconcertait : il n’y avait pas eu un seul coup de feu. Alors dire « ils les ont emmenés », ce n’était pas si faux, ce n’était pas un code pour désigner une terrible fusillade, des heures de combat, puis une capitulation face à l’inégalité des forces. C’était une réalité : ils étaient venus à la maison, en grand nombre, c’est sûr, il y avait eu des cris, du désordre, des heures d’interrogatoire, et ensuite ils les avaient emmenés. Ma grand-mère me disait que ça c’était passé comme ça parce que mes parents voulaient nous protéger. Ce qui m’a toujours paru ridicule : nous étions des combattants, nous étions préparés à affronter un tel moment, nous savions quoi faire, où nous cacher, quand courir, quand pleurer. Nous savions que nous devions être forts, nous savions ce qui pouvait arriver. Se réveiller le matin et voir sa grand-mère décomposée, essayant de ranger la maison avec son corps énorme et impotent, répétant, la voix étranglée, « ils les ont emmenés, ils les ont emmenés », c’était horrible. Ils s’étaient battus toute la nuit, et moi je dormais ! Quel être humain peut dormir d’un sommeil aussi lourd ! »

367816431

« Mon oncle et ma tante avaient eux deux fils qui étaient déjà grands et mariés. S’ils ne savaient pas trop bien s’y prendre avec les enfants, avec les petites filles ils manquaient carrément de pratique. Question habillement, ils s’y connaissaient encore moins. Moi je voulais être forte et ne pas m’intéresser à la mode ou à des choses superficielles imposées par le monde capitaliste pour faire de nous des consommateurs. Je n’attendais pas d’eux qu’ils m’habillent comme dans les publicités, mais j’espérais au moins qu’ils ne m’habillent pas comme dans les publicités d’autres pays. Quand ma grand-mère juive disait que j’étais jolie, c’était sûrement parce que je ressemblais à une enfant de Varsovie, d’avant que les nazis détruisent tout. Si je plaisais à ma grand-mère de la fenêtre, c’était parce que je portais des vêtements qu’elle avait elle-même confectionnés. Ces vêtements me plaisaient beaucoup, mais aucune autre petite fille n’allait à l’école tout habillée de vêtements tricotés au crochet. »

x

Pour acheter le livre chez Charybde, c’est ici.

x

raquel robles

À propos de Hugues

Un lecteur, un libraire, entre autres.

Discussion

Pas encore de commentaire.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.

%d blogueurs aiment cette page :