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Notes de lecture 2014, Nouveautés

Note de lecture : « En finir avec Eddy Bellegueule » (Édouard Louis)

Sur un sujet fort et difficile, soumis à une polémique assez vaseuse (ou au contraire trop significative), un livre étonnamment grand et solide perce, et mérite toute notre attention.

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en finir avec

Publié début 2014 au Seuil, le premier roman du jeune philosophe universitaire Édouard Louis raconte crûment une enfance – très largement la sienne – au sein d’une famille ouvrière pauvre de Picardie péri-urbaine, coincée entre usine qui broie et qui n’embauche désormais plus guère, chômage qui use, asservit et efface les bribes de respect de soi qui demeureraient, télévision « populaire » qui anéantit toute capacité de résistance et alcool qui tue en se déguisant vaguement en sauveur provisoire.

Sur ce terrain bien connu des romanciers, mais également des journalistes sérieux et des sociologues (et de la description sans fard duquel il faut être bien naïf ou bien hypocrite pour s’offusquer, ou feindre de s’offusquer), le jeune romancier a su déployer un langage extrêmement fin pour témoigner des violences subies par son narrateur, garçon efféminé dès l’origine avant de découvrir son homosexualité, en proie à un spectre de vexations allant de la simple gêne maladroite (dans les rares meilleurs des cas) à la violence, y compris sexuelle, la plus exacerbée, en particulier de la part de ses camarades de pré-adolescence et d’adolescence, âges dont il n’est plus guère besoin d’établir le caractère collectivement terriblement impitoyable.

Le récit est cru, car la violence est elle-même nue. Il est doublement cru, car les sévices moraux ou physiques, enfantins, animaux ou sociaux, à l’adresse de ce lointain successeur des protagonistes des « Désarrois de l’élève Törless » de Musil, du « La ville et les chiens » de Vargas Llosa, ou même du « Sa majesté des mouches » de Golding, sont très constamment mis en subtil regard de la violence fondamentale qu’exerce « l’autre classe », celle qui est soigneusement tenue à l’écart du scénario (à part les brèves apparitions, comme en filigrane, d’un enseignant, d’un fonctionnaire ou d’un petit commerçant, pâles émissaires chargés au fond de « garder le contact », même minimal, avec ceux qui se débattent, de moins en moins, au fond du trou), vis-à-vis de ces pauvres, incultes et inéduqués, dont les valeurs – pour d’innombrables raisons ailleurs analysées, mais pas dans ce roman – ont subi une implosion jamais égalée, depuis les années 60 et 70, avec notamment la disparition d’une éducation populaire digne de ce nom, et le relais massivement pris par le divertissement décérébrant octroyé par le capital.

Le livre fait polémique depuis sa parution en janvier, pour des raisons intéressantes dans quelques cas (parce qu’il force une certaine élite trop facile à distraire, elle-même, à contempler à gros tirage et intense médiatisation le champ de ruines qu’elle a laissé se constituer ces cinquante dernières années, peut-être ?), mais pour des prétextes plutôt vaseux, et relevant eux-mêmes de ce syndrome du faux journalisme d’investigation qui pourrit trop de nos rédactions médiatiques depuis un certain temps également, dans trop de cas, en invoquant, en substance « la violence et le tort causés aux personnes facilement reconnaissables apparaissant dans le roman ».

On trouvera, si on le souhaite, quelques éléments de cette seconde polémique, en deux temps, sous forme d' »échange », dans Le Nouvel Observateur, ici, sur le blog d’Édouard Louis lui-même, , et fort bien résumé dans Marianne, là-bas, avec cette belle formule de conclusion, sous la plume d’Isabelle Curtet-Poulner : « Le tour de force du roman est de superposer les violences. Celles d’un milieu marqué au fer rouge, où échapper à sa condition semble hors d’atteinte. Celle qu’exerce l’autre milieu, dominant, bourgeois, délesté de la honte d’être soi. Deux mondes étanches que trahissent les mots, ces délateurs instantanés du milieu social. Émaillé de formulations picardes, transcrites telles quelles, avec leur brutalité, leurs fautes, leurs ellipses, le récit entremêle deux niveaux de langage. Fondus l’un dans l’autre, ils creusent cette différence, comme l’établit Annie Ernaux, entre la langue littéraire et «la langue des dominés». Elle explose ici, cruelle, bouleversante (la tirade de la grand-mère sur la dégringolade de son petit-fils est un uppercut), drôle aussi. Elle saute au visage sans jamais relâcher son emprise. «Et prends ça dans ta gueule», diraient ses tortionnaires. »

Didier Eribon (dont il faut lire au passage, ici, le mail en réponse à une tentative de manipulation perçue, de la part d’un journaliste) a connu ces déboires et ces accusations à la parution de son « Retour à Reims » (2009), travail d’analyse autobiographique et conceptuelle, d’un « être gay dans un milieu qui le vit encore plus mal que la moyenne », qui ne s’approchait guère de la fiction (et dont Édouard Louis reconnaît l’impact sur sa décision de se mettre à raconter) ; Annie Ernaux s’est longtemps débattue, dans les captivants méandres de son écriture et de son existence, avec cette distance entre fiction et réalité, avec les résonances qu’elle envoie auprès des témoins de sa propre vie ; Pierre Jourde a souffert, cruellement (comme il l’analyse avec infiniment de brio et quelque distanciation dans son « La première pierre » en 2013), de la vindicte de certains habitants reconnaissant leurs pires travers dans son « Pays perdu » (2003) ; plus loin de nous, mais pour aborder explicitement les questions de sévices sexuels sur des adolescents, dans des situations comparables, Robert Musil connut les foudres officielles austro-hongroises et allemandes pour ce qu’il trahissait de la vie secrète et du naturel fascisant des internats éducatifs, « creusets de formation » des empires, dans ses « Désarrois de l’élève Törless » (1906), comme déjà mentionné ; Mario Vargas Llosa eut longtemps de véritables ennuis avec l’institution militaire péruvienne (et donc avec le pouvoir « civil » qu’elle contrôlait à l’époque) pour son tableau de la culture de machisme, d’humiliation, de sévice, de violence et d’homophobie régnant dans les collèges militaires de l’époque, dans « La ville et les chiens » (1963), ainsi qu’également déjà évoqué ; très près de nous enfin, Yannick Haenel ne fut guère apprécié par l’institution militaire française, et par plusieurs officiers qui se reconnaissaient un peu trop sous les traits de personnages de son « Les petits soldats » (1996), travail en fiction de son séjour au Prytanée Militaire de La Flèche.

Et quoi, donc ? La littérature devrait s’abstenir de mettre en scène les bourreaux, petits ou grands, parce que cela pourrait les froisser, les vexer, leur « faire du mal » ? L’hypocrisie en serait absurde ou coupable. Devrait-elle renoncer à dépeindre, avec la sensibilité de son auteur, tel ou tel milieu social ou culturel, voire tel microcosme peut-être identifiable, sous un jour défavorable ? Diantre…

Les quelques romanciers ou cinéastes qui s’échinent aujourd’hui à rendre compte des réalités des classes pauvres et des massacres moraux et intellectuels qu’elles ont eu à subir, que ce soient Gérard Mordillat, Marcel Trillat ou même Robert Guédiguian savent à quel point, si l’on doit bannir l’éventuel mépris voyeuriste, l’usage du fard qui masque et du miel qui édulcore est toujours contre-productif. Oui, certaines réalités ne sont pas plaisantes à écrire ou à filmer, à lire ou à regarder. Oui, nos sociétés contemporaines recèlent en leur sein faussement enfantin de formidables machines à écraser les existences tentant de vivre différemment ou, simplement, ne pouvant pas se « conformer ».

Ce qui doit compter, c’est bien la capacité de l’écrivain à déployer de l’art qui ne soit pas uniquement documentaire, du témoignage transfiguré par le pouvoir des mots et de la fiction pour heurter, peut-être, émouvoir, sûrement, faire réfléchir, il faut l’espérer, ce que rappelle très justement, en substance, Arno Bertina dans son tout récent « SebecoroChambord », récit de sa résidence d’écriture consacrée au tragique « Numéro d’écrou 362573 » : c’est bien le travail d’écriture qui fait la différence entre le pathétique (qui n’est pas une insulte, au contraire, en la matière) et le pathos (qui noie son poisson dans les larmes et le rend inerte et inoffensif).

Sous cette dimension, l’écriture d’Édouard Louis n’est sans doute pas parfaite, mais elle manie avec une rage très maîtrisée les registres de langages nécessaires à expulser l’oppression, à lui donner plusieurs de ses sens, et à donner à voir et à penser tout le tragique de l’élaboration nécessaire d’une fuite hors de « chez soi ». Éviter toute possibilité de lecture trop univoque ou trop plaintive – et c’est bien le cas ici, sauf mauvaise foi de la part du lecteur ou du commentateur -, sur un tel sujet, constitue déjà une véritable réussite, surtout lorsqu’elle ne s’obtient pas au détriment de l’impact, en arrondissant piteusement quelques angles ou atténuant quelques saillies.

« En finir avec Eddy Bellegueule » est une fiction qui mérite infiniment plus que le regard distrait que l’on accorderait à quelque objet de polémique médiatique fallacieusement montée en mayonnaise.

Ce qu’en dit fort justement ma collègue et amie Charybde 7 se trouve ici. Sans être toujours d’accord, par ailleurs et loin de là, avec ce qu’écrit Jean Birnbaum dans le Monde des Livres, son éditorial consacré à ce livre m’a semblé très pertinent.

Pour acheter le livre chez Charybde c’est ici.

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edouard louis

À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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