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Notes de lecture 2014, Nouveautés

Note de lecture : « La solitude du baiseur de fond », suivi de « La bataille de Koursk » (Sébastien Doubinsky)

Tendresse dans la dureté de la prostitution masculine ou rapprochement de mondes autour de l’image d’un T-34/85 : deux étonnants instants de grâce improbable.

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Publiées en mars 2014 en version numérique aux éditions e-fractions, voici deux nouvelles de Sébastien Doubinsky qui viennent enrichir le parcours éclectique (et multilingue) de cet auteur prolifique que j’apprécie tant, et dont « La trilogie babylonienne », « Quién Es » ou « Fragments d’une révolution » figurent dans mon petit panthéon personnel.

« La solitude du baiseur de fond » (initialement publiée en revue en 2000), c’est sept pages proposant quelques grammes de tendresse désabusée, dans un monde de brutes qui ne sont pas celles que l’on croit, entre homosexualité, prostitution masculine et tournage de films pornographiques. Évoquant par quelques touches discrètes les univers potentiellement impitoyables de Denis Cooper ou ceux, plus prosaïques, de Bruce Benderson, Sébastien Doubinsky nous offre avec pudeur une beauté songeuse lovée dans la misère et le risque.

« La lumière rentre de traviole dans la chambre et cloue les ombres contre le mur. Je suis réveillé depuis un quart d’heure et je regarde le visage du Christ. Il me regarde, lui aussi. Nous nous contemplons dans le silence agité du dimanche matin, lui punaisé au mur et moi crucifié dans mon lit. Les voitures qui passent font trembler les rideaux. Jérôme dort à côté de moi. Le soleil caresse ses belles épaules. Il a des épaules de jeune fille. Je trouve ça charmant. Les clients aussi. Il gagne bien sa vie, avec ses épaules de gonzesse. Je lui caresse les cheveux, mais il dort profondément. Pauvre chou. Il a bossé jusqu’à trois heures du matin hier soir et après on est sortis. On a été au Perroquet. C’est là qu’on a toutes nos copines. On s’est bien marrés. Jérôme, il s’est même fait draguer par un imprésario italien. Un beau mec. Mais Jérôme, il était pas là pour travailler. Moi non plus, d’ailleurs. Enfin, on a quand même pris son numéro de téléphone, au cas où. C’est pas tous les jours qu’on peut avoir un client beau et riche à la fois. Des fois, ça aide. »

« Parfois, je regarde Jérôme et je me demande si nous sommes heureux ensemble. Notre vie est loin d’être facile, même si c’est vrai qu’on l’a un peu choisie… Je le regarde, avec ses épaules de gonzesse, ses beaux cheveux noirs ramenés en arrière, ses yeux gris bleus, ses beaux et grands yeux brouillés par la dope, et je me pose cette foutue question. Je me la pose et je me hais de me la poser, et je me la pose encore plus. Le bonheur, finalement, ce n’est peut-être que cette simple question. Ni plus, ni moins. Je sais que je l’aime. Je crois qu’il m’aime aussi. On va s’en tenir là. Et continuer de rêver malgré tout, malgré toutes leurs conneries et leurs saloperies d’élections à la noix qui ne changeront jamais rien à rien, parce que finalement, le monde, c’est rien que les baiseurs, les baisées et les baisés. Et puis c’est tout. C’est vraiment tout. »

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« La bataille de Koursk » en cinq pages curieusement alertes, utilise un documentaire diffusé à la télévision, à une heure tardive, sur la fameuse bataille de Koursk et, en son sein, sur le monstrueux affrontement blindé de Prokhorovka, pour évoquer durant quelques instants un moment magique de lien social, mince, fragile et peut-être vain, mais qui éclaire toutefois, soleil radieux, les mornes moments que vit le narrateur. Étonnant rapprochement d’un T-34/85 et d’une bavette d’aloyau sur la table acier d’une séparation brutale, et moment poétique suspendu.

« Au comptoir, il y avait les inébranlables Pierre et Michel, déjà bien entamés. Ils me saluèrent d’un bref mouvement de tête. Je fis de même et m’installai tout près d’eux, à la seule table de libre, à côté du flipper. Ils commandèrent « la même chose » et moi une « bavette à l’échalotte avec une carafe d’eau, merci ». Pierre et Michel… Deux numéros, ceux-là… Toujours ronds et toujours en train de gueuler, même quand ils étaient de bonne humeur. Je me demandais souvent ce qu’ils faisaient dans la vie, s’ils avaient un autre chez eux que ce bistrot, mais nous ne nous étions jamais adressé la parole. Juste ce petit salut courtois, à chaque fois. La serveuse m’apporta ma bavette et j’attaquai mon déjeuner en essayant de rester éveillé. J’avais les paupières lourdes et les yeux me picotaient continuellement. »

Le livre est disponible à partir du 17 mars sur le site d’e-fractions et auprès des librairies partenaires. La soirée de lancement à la librairie Charybde a lieu le mercredi 19 mars 2014 à partir de 19 h 30.

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À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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