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Notes de lecture 2014

Note de lecture : « Kolia » (Perrine Leblanc)

L’horreur du camp stalinien et la morne vie de rescapé, enfermées et blindées sous le masque du clown au cirque de Moscou.

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kolia

Publié en 2009 à Montréal sous le titre « L’homme blanc », largement revu pour sa parution chez Gallimard en 2010 sous le titre « Kolia », le premier roman de la Québecoise Perrine Leblanc est étonnant à plus d’un titre : reposant pour partie sur une mise en scène du stalinisme des camps sibériens, il déjoue toutes les craintes de misérabilisme larmoyant sur un terrain balisé avec génie par plusieurs grands témoins, pour nous offrir un récit curieusement distancié, habile et poignant, qui résonne à distance avec certains accents situés quelque part entre le jeune Antoine Volodine et le Francis Berthelot des premiers tomes du cycle du Démiurge.

Né dans un camp sibérien de déportés « politiques », du viol de sa mère par un bureaucrate local, Kolia, rapidement orphelin, grandit dans les baraquements sordides, sous la protection de Iossif, un Russo-Suisse adulte également interné là, qui lui enseigne d’abord les secrets de la survie, et qui, même ayant mystérieusement disparu, lui assurera après sa libération (car devenu majeur, l’adolescent n’est pas « de jure » un prisonnier) de pouvoir, rare exception à l’époque, rejoindre Moscou.

« Kolia comprit avec le temps que son mentor était le favori d’une personne importante. Iossif travaillait toujours à l’intérieur et un peu moins que les autres. Il mangeait mieux et recevait du courrier en français. Si recevoir du courrier était rare, en recevoir qui soit rédigé en français et non raturé par une main fonctionnaire et inconnue relevait du phénomène. L’expéditeur s’appelait Tania, c’était la sœur de Iossif, elle vivait à Moscou avec un homme qui n’était pas son mari. »

slava

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Fasciné sans passion par les spectacles de cirque qu’il découvre, il en réussit l’audition du concours d’entrée, pris en sympathie par l’alcoolique vedette Pavel, et bientôt accepté par la star mondiale Bounine, qui forment ensemble le duo de clowns le plus célèbre d’Union Soviétique, dont il marchera désormais sur les traces, avançant mécaniquement dans une vie broyée avant même qu’elle ait commencé, ne se sentant peut-être vraiment vivre que lorsqu’il exerce en douce, « pour le fun », les talents de pickpocket acquis dans l’enfance au camp.

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construction de baraques en bois à Magadan

« Dans la Zona il dirait aux autres prisonniers : J’ai volé pour la première fois à l’âge où les enfants apprennent à lire. C’était sa façon de résumer les premiers temps de son art. Il s’appelait Nicolas mais tout le monde le surnommait Kolia. En prison, après l’implosion de l’Union, il découvrirait la pérennité de certaines conditions d’existence dans les enclos, où les hommes devenaient des bêtes marquées. Il traîna avec lui dans le monde libre l’odeur des chiottes du camp et des morts qu’on découvrait au printemps. Cette odeur reste en mémoire et sur soi. Les corps qui revenaient du bagne étaient indécrottables. »

Roman simple et glacé d’une terrible mise à distance de la vie elle-même, considérée en spectateur  replié à l’abri instable comme une course déjà terminée, cette première œuvre détonne très joliment par un ton inhabituel, qui en fait peut-être bien une intéressante cousine du corpus post-exotique.

« Kolia se répétait souvent ce que Iossif lui avait dit pour le requinquer, au camp, son code : Sois plus faible que l’agresseur en apparence. Il faut respirer moins que l’ennemi. Il faut manger deux repas sur trois pour habituer son corps à tenir avec la faim. Il faut dormir moins et penser plus. Il faut lire tout ce que tu peux et ce que tu veux. Surtout, il faut mettre systématiquement en doute ce qu’on te dit, même dans les livres, même chez Victor Hugo. Même ce que je te dis. »

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À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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